Sur Vivre, un métier à suivre.
Patrick Viveret
Rodolphe Huguet, vue de l’exposition personnelle Survivre Métier à Suivre, La Terrasse Espace d’art, Nanterre, 2024
Comme l’énonce Rodolphe Huguet dans cette exposition, il s’agit « de rendre visibles celles et ceux que la société a rendu invisibles ». L’artiste interroge ici la marginalisation des personnes, reflet d’une société́ qui ne sait plus trouver ses ressources dans le soin et le collectif.
Cette question constitue un enjeu démocratique majeur que l’on retrouvait déjà dans le projet de Parlement des Invisibles1 de mon ami Pierre Rosanvallon. Elle est aussi en continuité directe avec la précédente exposition de La Terrasse2 sur le formidable apport des personnes exilées dont bénéficie un pays comme la France.
Mais cette richesse au départ invisible, souvent présente au cœur de personnes venues de l’exil, de la pauvreté, de l’oppression, ne devient visible et féconde que s’il y a, comme le fait cette Ville-monde de Nanterre à laquelle je suis fier d’appartenir, capacité d’accueil et d’écoute.
L’art est un des terrains sur lequel cette richesse est la plus visible. Rodolphe Huguet ne se contente pas de montrer la réalité de la misère qui touche nombre de nos compagnons. Il exprime à travers l’art une voie concrète de solidarité en accompagnant les associations dans leurs actions en faveur des plus démunis ou lorsqu’il offre aux sans-abris sacs, couvertures, autocollants, verres, tous de véritables œuvres d’art au service d’une cause qui lui est chère.
Rodolphe Huguet, vue de l’exposition personnelle Survivre Métier à Suivre, La Terrasse Espace d’art, Nanterre, 2024
Et c’est alors que l’approche artistique nous met aussi sur la voie d’une autre interprétation possible du titre de cette exposition.
« Survivre » doit être bien sûr entendu au sens de « survie » biologique et vitale. Mais nous pouvons aussi l’entendre au sens de SUR-VIE en plaçant un tiret entre les deux termes. C’est-à-dire au sens de Vie Intense dont témoignent les artistes, ceux qui sont aussi confrontés aujourd’hui à la précarité, ceux au début du XXe siècle qui l’ont connue en venant en France après un douloureux exil (je pense ici à Modigliani et ses pairs, comme l’a bien décrite la récente exposition consacrée à l’artiste au musée de l’Orangerie3
), tous suspendus à la question de la survie existentielle. Et beaucoup attachés à donner une voix à ceux que l’on n’entend pas. Rodolphe Huguet est manifestement de ceux-là.
Les humains, en effet, ne se contentent pas d’une survie biologique. Ils aspirent à être reconnus et donc à sortir de l’invisibilité mais aussi à ce que leur vie ait un sens, une intensité qui la rende digne d’être pleinement vécue.
Et ici nous rejoignons l’autre mot clef de l’exposition, celui de « métier » qui vient de la contraction de deux termes latins : le ministère (au sens de service) et le mystère. Mystère car s’il s’agit d’un métier manuel, on est dans le cas d’une transformation de la matière et d’un rapport au mystère de la nature et, s’il s’agit d’un métier relationnel, du mystère du rapport à Autrui. Un métier ce n’est donc pas un simple job, un « emploi » (qui signifie « être plié à » !) mais un projet de vie, une vocation. C’est bien pourquoi nombre d’emplois ne sont pas des métiers et nombre de métiers sont loin d’être sources de rémunération.
Par son travail et avec beaucoup de détermination, Rodolphe Huguet valorise aussi les « aidants », ceux qui rendent des services non-marchands et œuvrent au quotidien pour réduire les effets délétères de l’exclusion sociale. Comme d’autres à Nanterre que j’ai invité à nous rejoindre sur cette exposition, Rodolphe participe me semble-t-il à cette « alliance des forces de vie » que nous retrouvons dans le projet Appel à la paix, place à l’humanité initié début 2024 avec Edgar Morin et de nombreux amis du monde entier4 .