Bon Vent présentation exposition.

Pascal Neveux

Rodolphe Huguet, Sans titre (Episode Méditerranéen), 2017 - 2018, 175 tuiles en terre cuite brute et engobées, cintres, fer à béton, dimensions variables, photo Jean-Christophe Lett

L’exposition Bon Vent de Rodolphe Huguet présentée au Plateau expérimental s’inscrit dans le cadre des résidences croisées initiées en 2013 avec le Frac Franche-Comté.
Invité en résidence en 2017, Rodolphe Huguet a su dans ce contexte développer un lien privilégié avec la tuilerie Monier à Marseille, dont les œuvres présentées aujourd’hui rendent compte avec générosité.
Au-delà d’une résidence et d’une rencontre avec l’univers mécanique d’une tuilerie contemporaine, Rodolphe Huguet a pu découvrir un élément architectural a priori assez banal et produit à des millions d’exemplaires, la tuile. Intéressé à la fois par la forme et la fonction de ce matériau de construction, sa fabrication mécanisée et sa matière même, il a, au fil de ses séjours dans cette tuilerie, développé un univers de formes où chaque tuile devient une sculpture unique à l’identité singulière. Au gré de ses expérimentations et trouvailles, il les a malaxées, trouées, contraintes pour les transformer en de véritables objets chargés d’une dimension plastique et politique nouvelle. La tuile n’est plus et n’a certainement jamais été pour Rodolphe Huguet un simple objet manufacturé réduit à sa fonction première produit à grande échelle mais voit sa valeur fonctionnelle originelle qui est de protéger, de mettre à l’abris, s’enrichir d’une valeur sociale et politique, qui nous en dit plus sur notre société contemporaine que n’importe quel manifeste.

Bon vent, 2018, tuiles pliées, terre cuite brute et engobée, cailloux, parpaings, fragment de blokos, dimensions variables, détails, photo Jean-Christophe Lett

Ces œuvres réalisées à Marseille nous interpellent et nous posent directement cette question à laquelle nous apportons peu de réponses engagées aujourd’hui hélas : est-ce dans ce monde-là que nous vivons ?
Dans le vertige de ce nouveau corpus riche d’inventions conceptuelles et plastiques originales, Rodolphe Huguet nous rappelle que le monde est ce que nous nous en représentons. Ces nouvelles sculptures accumulent, suscitent, évoquent, induisent des manières différentes de voir le monde. Chaque artiste repousse les limites de notre perception du monde. Comment ne pas penser dès lors que la fréquentation de ses sculptures ne donne du poids aux mots, que chacune de ses constructions de terre cuite deviennent des récits avec leurs souffrances, leurs joies, leur humour, leurs rêves et leurs détresses où fiction et réalité ne font plus qu’un.
Le travail de Rodolphe Huguet s’ancre dans une mythologie locale et globale qu’il fabrique, modifie, invente au service de ses propres réalisations, trouvant dans l’hybridation et la réutilisation d’objets usées, patinés par le temps et la vie, le moyen de faire œuvre. Barques en tuile, maisons-valises, masques, architectures de guerre, toutes participent de cette nécessité de fabriquer un répertoire de formes et de récits sans frontières. Arpenteur insatiable, Rodolphe Huguet donne à penser, donne à voir avec générosité, utilisant cette frénésie à imaginer et produire de nouvelles œuvres comme un véhicule qui nous transporte d’un continent à l’autre, d’une tragédie à l’autre, d’un mythe à l’autre, d’un récit à l’autre. Il nous entraine à modifier notre vision du réel avec la force émotionnelle qui convient, juste, toute en retenue, convoquant la mémoire, qui par la nécessité de savoir, nous permet ainsi d’inventer notre présent et parfois de le réinventer.
C’est en effet le regard personnel, subjectif, qu’il porte sur les grands défis et enjeux de nos sociétés mondialisées, qui fait la valeur de chacune de ces nouvelles productions. Nous y trouvons à la fois la générosité du geste qui imagine et façonne, la poésie qui caractérise sa démarche et une attention aux êtres, quels qu’ils soient, dans l’existence que la société leur impose au quotidien, des existences anonymes, des événements parfois minuscules, parfois tragiques mais toujours significatifs du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Rodolphe Huguet, vues de l’exposition personnelle Bon Vent, Frac PACA, Marseille, 2018

Rodolphe Huguet nous invite à faire des efforts réels pour approcher autrui, tenter de le comprendre.
Inventeur et expérimentateur hors-pair, alliant une dimension sociale et politique assumée à une inventivité plastique débridée, Rodolphe Huguet nous interpelle, nous transforme et sans doute nous régénère. Nulle surprise dès lors de le retrouver sur tous les fronts et dans plusieurs espaces du Frac pour l’occasion avec humour et poésie, avec un sens inné du partage et de l’amitié. Mais il est sans doute avant tout nécessaire de souligner la force de son œuvre, d’autant plus prégnante qu’elle s’offre à nous dans une infinité de formes et de matériaux, riche de mille métamorphoses, précaire et profonde à la fois. Il y a là matière à réfléchir et sans doute à agir !

Texte de Pascal Neveux publié à l’occasion de l’exposition personnelle de Rodolphe Huguet Bon vent au Frac Paca, Marseille, 2018

Auteur·e

Après un Doctorat en Histoire de l’art à la Sorbonne consacré à l’œuvre de Chaïm Soutine, Pascal Neveux travaille successivement à Art Public Contemporain à Paris, puis à la Galerie Jean Gabriel Mitterrand, avant de rejoindre en 1992 Madeleine Van Doren au Credac à Ivry-sur-Seine. De 1999 à 2006, il dirige le Frac Alsace à Sélestat, puis de 2006 à 2020 le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, implanté en mars 2013 dans son nouveau bâtiment conçu par Kengo Kuma, au cœur du quartier de la Joliette, au sein du périmètre Euroméditerranée. Président de l’Association nationale des directeurs de Frac de 2003 à 2006 et membre du conseil d’administration de Platform, il a coordonné la mise en œuvre des projets relatifs au XXe anniversaire des Frac. Il fut membre fondateur et président de 2013 à 2018 de l’association Marseille Expos, premier réseau regroupant une cinquantaine de lieux d’art contemporain et de galeries sur Aix Marseille Métropole. De 2018 à 2023, il préside le Cipac, fédération des professionnels de l’art contemporain regroupant aujourd’hui 36 réseaux professionnels nationaux et territoriaux. Fut également Commissaire général du projet Ulysses conçu pour Marseille-Provence, Capitale européenne de la Culture en 2013, qui fédéra plus d’une centaine de lieux et rassembla plus de 150 artistes.
Il dirige depuis 2020 le Frac Picardie à Amiens, dont la collection est la seule collection publique en France consacrée au dessin contemporain et travaille sur le projet de relocalisation du Frac Picardie au sein du Tri Postal en centre-ville d’Amiens en 2027.
Il est également membre des comités de sélection de Drawing Now Art Fair Paris et du Salon du dessin Paréidolie à Marseille. Il est l’auteur de textes et articles consacrés à de nombreux artistes français et étrangers, Adrian Schiess, Eric Hattan, Bertrand Lavier, Claude Lévêque, Pascal Pinaud, Lieven de Boeck, Françoise Pétrovitch, Marie Bovo, Yazid Oulab, Cathryn Bock, Crystof Ivoré….