Profession : climatologue.

Pascal Beausse

Rodolphe Huguet, Banquise, 2004, tasseaux, tubes fluorescents standard (60, 90, 120 et 150 cm. de long), microphones, contacts, programmateur lumière, amplificateurs, tables de mixage, enceintes, dimensions variables

Rodolphe Huguet appartient à cette famille d’artistes qui travaillent comme des climatologues. L’activité de l’artiste consiste avant toute chose à respirer : à humer l’air du temps, prendre la température de l’époque, façonner des atmosphères, modeler des environnements, analyser des climats. Envisager l’activité artistique comme exercice de climatologie, c’est faire écho à la politique des sphères, théorisée par Peter Sloterdijk pour décrire nos espaces de co-existence à travers l’air qui conditionne la vie, le mouvement et l’être.
Les bulles constituées par chaque individualité doivent trouver à s’imbriquer, à s’agréger pour communiquer, pour créer un milieu de respiration collective. Le partage d’un espace atmosphérique commun à l’humanité vise à lutter contre la fragmentation du monde social, éclaté en autant de particules élémentaires. Sur un plan concret, l’expansion du phénomène de climatisation artificielle correspond à la mise en danger des formes de vie. Sur un plan métaphorique, l’artificialisation et la privatisation des espaces respiratoires correspondent à l’éclatement de la société autant qu’à la dispersion de l’atmosphère. Dans Écumes 1 , le troisième volume de sa sphérologie, Sloterdijk analyse le développement de la météorologie moderne comme l’indice d’une prise de conscience universelle de l’existence de l’atmosphère. Nous sommes tous des critiques climatiques, des commentateurs du temps qu’il fait, au propre et au figuré.
En un moment historique où la fragilisation de l’effet de serre creuse un trou immatériel dans l’ozone, comme une déchirure menaçante dans cette bulle protectrice, se fait jour une compréhension écologique de la nécessité de sauvegarder l’atmosphère productrice et gardienne de la vie. Sloterdijk : « Après la fin du XXe siècle, la théorie de l’homo sapiens considéré comme élève de l’air prend enfin des contours pragmatiques. On commence à comprendre que l’homme n’est pas seulement ce qu’il mange, mais aussi ce qu’il respire et ce en quoi il plonge. Les cultures sont des situations collectives d’immersion dans l’air et dans les systèmes de signes 2  ».
L’artiste est un designer d’atmosphères. Son rôle premier est d’être un analyste des situations atmosphériques de son époque. De respirer l’air qu’il partage avec ses contemporains. De s’immerger dans l’espace aérien commun. Du nuage de Giotto 3 au brouillard d’Ann Veronica Janssens 4 ou la nuée de Teresa Margolles 5 , de la représentation de l’atmosphère à sa matérialisation expérimentale, l’art est traversé par la question climatique. Marcel Duchamp se définissait comme un respirateur. Son ready-made assisté Air de Paris consiste en une ampoule de verre contenant cinquante centimètres cube d’air. On sait qu’en fait, l’ampoule originale de 1919 ayant été vidée de son contenu par un pharmacien du Havre puis refermée, vide, sur la demande de Duchamp, c’est bien de l’air de ce port qu’elle s’est remplie, et non de la capitale française. Mais l’air échappe à la topographie et à la propriété. L’artiste vend du vent. Une fragrance de liberté.
Le projet Jungle Ice Commando de Rodolphe Huguet est parfaitement contemporain de la mise en péril des continents par la fonte des glaciers, engendrée par le réchauffement de la planète. Ce n’est pas une utopie, ce n’est pas une dystopie, ce n’est pas une entropie. C’est, peut-être, une hétérotopie. Un espace autre. Une solution pour reconstituer la banquise. Un moyen de créer des territoires nouveaux, gagnés sur le vide. Cette machinerie à fabriquer du sol congelé vise à contester la validité du concept de nation. Sa modélisation à l’aide de tubes de néon véhicule cette idée de l’œuvre d’art comme substance gazeuse. Tout y est donc : la maquette de lumière blanche, les plans techniques réalisés par un ingénieur, les prospectus et leur présentoir sculptural taillé dans un morceau de polystyrène en forme de mini-iceberg. C’est bien la notion de projet qui préside ici. Ce commando de la jungle de glace semble être en attente d’un plan de financement pour passer à la réalisation sur une grande échelle. Plutôt que la figure de l’expert paranoïaque entretenue par Peter Fend 6 dans ses observations géopolitiques, c’est bien du côté de l’inventeur Duchamp que cette entreprise pour la fabrique de glaciers se situe. Ne manque plus que le dépôt de brevet, à la manière de Yves Klein, cet autre artiste « cousu de fil d’or » 7 .

Rodolphe Huguet, À liquider, 2001, socle en plaque de polypropylène, affiches publicitaires en libre service de l’Agence AIR, édition de 3 000 exemplaires, 80 x 60 x 45 cm

L’agence immobilière imaginée par Huguet et bien nommée AIR (acronyme pour « Agence Iceberg Résidence », bien sûr 8 ) apparaît dans les pages de deux magazines gratuits, parmi d’autres professionnels du logement. Cette entreprise a de l’avenir ! L’artiste commercialise de l’eau solidifiée. Il vend ce qu’il ne possède pas. Il est bien détenteur d’une licence en poétique aérienne. Artiste entrepreneur fictif, il mime le capitalisme dans sa capacité à faire de sa seul force d’invention le moteur même de son économie. Son projet a pour finalité ultime de contrer le concept de territoire-marchandise développé par l’économie de marché. Son art consiste à actualiser des sensations, à produire de nouvelles cartographies. Il invente des mondes.

Notes

  1. Peter Sloterdijk, Écumes. Sphères III, Maren Sell Editeurs, Paris, 2005.
  2. Ibid., p. 149.
  3. Voir notamment Hubert Damisch, Théorie du nuage, de Giotto à Cézanne. Pour une histoire de la peinture, éditions du Seuil, Paris, 1972.
  4. Ann Veronica Janssens expose un brouillard artificiel pour la première fois comme matière première en 1997 au Musée d’art Contemporain de Anvers (MuHKA).
  5. Teresa Margolles, Air, 2003.
  6. Peter Fend établit son projet Ocean Earth Development Corporation en 1980.
  7. Je fais ici allusion à l’ouvrage de Thierry de Duve, Cousus de fil d’or. Beuys, Warhol, Klein, Duchamp, Art Éditions, Villeurbanne, 1990.
  8. En faisant écho à l’acronyme anglo-saxon pour Artist In Residency.