{Holy Mountain}, {La Grande Messe}, {The Guidebook of Church Burners}, {Grimmroom}.
Lia Pradal et Camille Tallent, Holy Mountain, 2021, livre, 20 x 29 cm, 64 pages, 300 exemplaires, risographie
Le travail du duo composé de Lia Pradal et Camille Tallent se déploie d’une part dans des installations et des vidéos et, d’autre part, dans la forme du livre avec leur projet éditorial intitulé Païen (du titre de leur premier livre). L’exposition donne à voir ces deux aspects de leur recherche, qui sont étroitement liés par la démarche, les thématiques et les procédés.
Leurs images-sources sont empruntées à l’histoire de l’art, puisées dans leurs archives personnelles, issues de documents imprimés ou numériques variés, voire commandées à des artistes (comme pour la collection 27 poses). Leurs thèmes mélangent le profane et le sacré, la culture populaire et l’histoire de l’art, dans une approche tenant tant de la déférence que de l’iconoclasme. La première étape du travail implique souvent une série de photocopies pour recadrer et modifier la facture de l’original “travaillant la photographie au corps, patiemment1 ”. Ces processus de copies successives détournent les images et en renversent les registres.
Les livres édités par Païen sont généralement des tirages restreints façonnés à la main, répondant à la volonté de travailler avec un minimum d’intermédiaires, afin de conserver des modes de création flexibles et d’éviter de dissocier les étapes de recherche et de fabrication.
Holy Mountain est imprimé en risographie bichrome (noir et bleu) à partir de reproductions de scènes religieuses peintes à la Renaissance. Le duo se concentre sur les arrière-plans plutôt que sur les sujets principaux. Par le biais de détourages, la montagne devient le motif central. Les paysages, initialement représentés selon le mode conventionnel de la perspective atmosphérique, sont transformés en une série de surfaces par l’impression en risographie.
La Grand-Messe est une édition en onze planches non reliées. Sur la couverture dorée est imprimée en noir l’image très contrastée d’un stade de sport : terrain illuminé, arcs des gradins, ciel ouvert constellé par les projecteurs. La découpe de l’image — un rectangle à la partie supérieure arquée — évoque l’ouverture d’une voûte ou un panneau de retable. Elle est reprise sur toutes les planches du livre, qui présentent une série de portraits de joueurs et de supporters durant la finale de l’Euro 2016. Les images du match ont été collectées dans la presse et des vidéos de la rencontre, puis travaillées au photocopieur. Mains jointes, regards tendus vers le ciel ou poses de recueillement: la série de gros plans recrée une collectivité unie par l’événement sportif. Chaque image est légendée d’une phrase (imprimée en caractères gothiques) empruntée à la presse sportive ou aux commentateurs, renforçant l’analogie avec la célébration religieuse : « La main de Dieu», « La grand messe de ballon rond », …
Lia Pradal et Camille Tallent, Guidebook of church burners, 2018, fanzine
The Guidebook of Church Burners est caractéristique d’une inspiration thématique souvent présente dans le travail de Lia Pradal et Camille Tallent. Ils empruntent à la contreculture musicale (ici le milieu du black metal norvégien des annees 80) ses techniques de reproduction courantes et rapides (celles là même qui permettent de diffuser largement et à peu de frais des flyers annonçant les concerts) et donc aussi l’esthétique qui y est associée (noir et blanc au contraste accru, formats proportionnels à la page A4, typographies de style gothique). Le livre est divisé en deux cahiers distincts mais liés par une couverture commune. Les deux chapitres de ce livre d’images inventent une fiction, sorte de témoignage des actions pyromanes d’une communauté fictive.
L’installation Grimmroom fait partie d’un projet du même titre en cours depuis 2017, basé sur les archives photographiques de l’un des membres du duo. Des « photos-souvenirs » à la facture et aux sujets « ordinaires » comme on en possède tous, dont l’importance tient beaucoup au fait qu’elles rappellent un moment vécu collectivement. Le cliché utilisé ici est celui d’une forêt assez sombre, peut-être pris de nuit. D’abord travaillé au photocopieur pour en transformer la facture et le cadrage, la dimension murale dans laquelle il est présenté produit un changement de registre : 1’image s’affirme avant tout comme paysage. Au pied du mur sont disposées des briques rouges et noires. Elles sont réalisées à l’aide des copies intermédiaires nécessaires à l’agrandissement et au recadrage des images initiales, imprimées sur papier rouge. Le processus graduel de métamorphose qui mène à l’image se trouve ainsi métaphorisé par le cycle de transformation de la matière-papier.
Le travail du duo Pradal-Tallent témoigne donc aussi de la manière dont des questions peuvent circuler d’une époque à l’autre, d’une génération à la suivante. On retrouve en effet dans leurs propos bon nombre de préoccupations qui animaient les artistes du copy art ou du fanzine dans les années 80, à commencer par l’usage des modes d’impression et d’édition alternatifs en réponse à l‘“hégémonie capitaliste de la Haute Définition2 ”