Holy Mountain

2021

Livre
20 x 29 cm
64 pages
300 exemplaires
Risographie bleu + noir
Éditions Païen
Co-production Musée des Augustins, Toulouse et festival Le Printemps de Septembre, Toulouse
Avec le soutien de la Région Occitanie - Pyrénées Méditérranée (bourse d’aide à la production livre d’artiste)
En collaboration avec Camille Tallent

Catalogue alternatif, Holy Mountain est une relecture de peintures issues des collections du Musée des Augustins. Ce livre s’appuie sur les effets chromatiques de la perspective aérienne, une technique picturale popularisée à la Renaissance, qui consiste à marquer la profondeur de champ par des dégradés de couleurs. S’intéressant aux montagnes – paysage lointain récurrent – Holy Mountain ouvre notre œil à ces détails relégués au dernier plan des strates narratives des peintures religieuses.


Avec leur projet intitulé Holy Mountain, le duo Païen composé de Lia Pradal et de Camille Tallent s’attache à une étrange entreprise documentaire. Ils collectent et reproduisent les apparitions de montagnes dans les collections de peinture du Musée des Augustins, à Toulouse. Sorte de musée imaginaire monomaniaque dédié aux représentations picturales des sommets dans la peinture à partir de la Renaissance, cette édition place au premier plan ce qui est, dans les œuvres conservées au musée, relégué au loin, dans les profondeurs des perspectives atmosphériques. Ce livre, créé avec le procédé de la risographie, découpe, modifie, recadre et teint d’une couleur bleutée les signaux faibles des massifs montagneux présents dans des œuvres où chaque motif incarne une histoire — du Sinaï à l’Olympe en passant par le Golgotha, les monts ont un caractère hautement symbolique dans les traditions et religions anciennes. Leur procédé convoque alors une question: est-ce la place de la nature qu’ils cherchent à réévaluer ou sont-ils en quête de certaines traces du sacré? Les deux, sans doute.

Les livres de Païen sont des passerelles entre les époques et les savoirs, des gestes contemporains appliqués à des contenus anciens, un liant entre le profane et le sacré. En graphistes amoureux du livre d’artiste, leur objet pourrait se comparer aux incunables. Toute récente qu’elle soit, la technique de la risographie est empreinte d’artisanat. Elle permet aux auteurs une autonomie complète de production en même temps qu’elle délaisse la précision de l’image numérique au profit des accidents graphiques que provoque la superposition des couches de couleurs. En artistes iconographes, leur démarche pourrait se comparer à celle d’enquêteurs à la recherche d’un signal récurrent, d’une porte d’accès à quelque chose. « La porte de l’invisible doit être visible » écrivait René Daumal dans son Mont analogue. Comme un graal qui mériterait une mise en lumière, les motifs de montagnes sont collectés, auréolés d’un suaire coloré et replacés au centre, comme le motif majeur qu’elles peuvent être.

Holy Mountain est un hommage à la peinture sacrée et au génie de ses maîtres. Païen regarde leurs comme seuls des artistes peuvent le faire, dans une approche tenant autant de la déférence que de l’iconoclasme.



Anne-Laure Belloc, 2021, ancienne directrice du festival Le Printemps de Septembre, Toulouse


Atmosphère ! Le musée a souhaité accompagner le projet du duo d’artistes Païen dans sa recherche sur les représentations des montagnes et les perspectives atmosphériques. Depuis ses origines en 1793, le musée a été indissociable de l’école des Beaux-Arts avec laquelle il a partagé les locaux durant un siècle. Il a, certes, cessé d’acheter l’art vivant depuis les années 1980 et la préfiguration des Abattoirs, mais il a continué à animer les rêveries des artistes et à leur offrir le cocon bienveillant de son cloître et de ses salles aux mille atmosphères. Il accueille pour un rendez-vous régulier les élèves de l’IsdaT et a participé à plusieurs aventures conjointes avec le Printemps de septembre, l’espace Écureuil ou les Jardins Synthétiques.

La perspective atmosphérique est comme l’hommage de l’esprit de finesse à l’esprit de géométrie. La perspective scientifique des grands maîtres de la Renaissance repose sur des traités théoriques et exige des artistes des qualités mathématiques, ce qui ne nuit en rien à la poésie infinie d’un Piero della Francesca. Et ceux qui l’ont mise en œuvre étaient des être humains avant tout. Ainsi, Uccello que sa femme contraignait à venir se coucher auprès d’elle au terme de ses longues veilles et à abandonner la perspective. Dans la perspective atmosphérique, nul corps de doctrines mais la volonté de coller à la réalité visuelle empirique, si une telle chose existe. Patinir ne s’est pas réveillé un jour en imaginant un premier plan vert, un deuxième bleu et un fond d’un blanc presque immatériel. Il l’a expérimenté d’abord sur sa rétine même si ses blocs de rochers sont l’œuvre de son imagination. La peinture est une chose mentale et le paysage l’invention d’une nature. Toutefois, de la même manière que le portrait et la nature morte conservent un rapport avec le réel, on doit pouvoir entendre chanter les oiseaux dans les paysages les plus visionnaires et fantasmagoriques. La plus belle perspective atmosphérique du musée est le Paysage avec scène de brigandage de Joos II de Momper. Le premier plan de terre, fait de bruns et de beiges, est le lieu des vivants où le voyageur se fait détrousser. Puis le paysage verdit et devient plus intemporel et mystique. C’est là qu’on entrevoit une église. Enfin, la vue s’élargit vers des lointains cosmiques. C’est ce qu’on a appelé le paysage-monde, qui part du détail pour aller vers le point de vue. Les bleus s’y éteignent dans des teintes de lumière pures. L’histoire de ce pauvre voyageur éclate à la face d’un monde indifférent et prend une valeur universelle. Le projet de Lia Pradal et Camille Tallent restitue au curieux et à l’amateur d’art d’aujourd’hui ce singulier théâtre du monde qui parvient encore à nous toucher à l’ère de la reproductibilité multipliée de l’œuvre d’art.



Axel Hémery, 2021, directeur du Musée des Augustins, Toulouse

Holy Mountain, 2021, livre, 20 x 29 cm, 64 pages, 300 exemplaires, risographie, en collaboration avec Camille Tallent