Lia Pradal et Camille Tallent entretien.

Jérôme Poret

Lia Pradal, Guidebook of Church Burners, 2018, fanzine, 16 x 23 cm, 48 pages, 30 exemplaires, photocopie, sérigraphie, en collaboration avec Camille Tallent

PAÏEN est d’abord le nom d’un tout jeune duo d’artistes, puis celui de l’association de Lia Pradal et Camille Tallent. Ils sont auto-éditeurs, à titre de livres-objets qui peuvent être aussi bien inspirés des fanzines metal des années 1990, de l’iconodulie byzantine, du mouvement nazaréen du XIXè siècle et des Achromes de paysages. Ils éditent à peu d’exemplaires comme la micro-édition d’art et s’appuient sur la méthode de l’économie de l’impression numérique qui permet d’éditer, de publier et de vendre un ouvrage en quelques jours, avec très peu de moyens. Ils ont la particularité d’utiliser, autour des outils actuels, des technologies analogiques comme le photocopieur, la risographie ou la sérigraphie tels qu’ils étaient utilisés à la fin du siècle dernier pour une grande part des illustrés et « zines rock ».
L’entretien avec Jérôme Poret fait suite à sa proposition au MAC VAL - Musée d’art contemporain du Val-de-Marne The Record dealer, sous ses doigts se dissout le vernis ! autour de l’exposition de Jean-Luc Verna Vous n’êtes pas un peu beaucoup maquillé ? - Non. qui s’est déroulée du 22 octobre 2016 au 5 février 2017. L’une des trois invitations était une carte blanche à Stephen O’Malley & The Bells Angels en collaboration avec les étudiants du collectif Blitzprint initié par Julien Sirjacq à l’ENSBA. PAÏEN a participé à la réalisation d’imprimés spécifiques à cette sollicitation.

Jéróme Poret : À quand remonte votre premier ouvrage et pourquoi avoir choisi ce type de médium, puisque vous défendez un support plutôt qu’un média?
Lia Pradal : Ça a commencé à Toulouse il y a deux ans avec Païen, notre premier fanzine éponyme. Puis nous avons enchaîné avec Projet 27 poses sous la forme de périodique de photographies prises avec des appareils jetables donnés à des gens. La sélection peut être totale, partielle ou fragmentaire. Nous intervenons sur le cadrage et le façonnage. La proposition est héritière de l’art conceptuel. Dans le cas présent, le matériau est le livre avec de l’image vernaculaire. Nous nous sommes constitués en association loi 1901, basée aujourd’hui à Pantin.
Camille Tallent : J’ai fait des études d’histoire de l’art. Je ne voulais pas entrer en École d’art. Le praticien que je suis trouve son outil dans les reproductions d’œuvres avec ses recadrages et ses gros plans sur un détail, produisant à la fois un décryptage et un codage des images. À l’université, mes cours étaient principalement axés sur la peinture votive et l’iconologie du XVIe siècle. J’étais particulièrement fasciné par les documents et les supports de piètre qualité ou mal conservés comme les diapositives. Cela donnait une propriété inhérente aux images des peintures, un surplus d’âme par la mauvaise définition des reproductions. Les documents par leurs mauvaises conservations ajoutaient une dimension de raffinement à leur valeur d’inspiration.
L.P : Le support imprimé avec sa matérialité, son grain, son poids, le format, la matité ou pas, permettent de développer et d’optimiser à l’infini des projets en relation directe avec les propriétés du livre.
Aujourd’hui, les sites d’impressions permettent de donner à n’importe qui la possibilité d’avoir un ouvrage à peu d’exemplaires et peu coûteux, ce qui était impossible il y a dix ou vingt ans. Cependant, certains ouvrages relèvent d’une vraie démarche DIY : impression à la photocopieuse, reliure à la main, etc. Mon choix de l’impression plutôt que des nouveaux médias a plusieurs sources : dans l’Histoire tout comme dans les croyances populaires, l’imprimé est doté de force, de pouvoir : la Bible, les Tables de la Loi, les livres de sorcellerie, le linceul de Turin… C’est cette force qui émane de l’image imprimée qui me fascine. Je ne retrouve pas cette force dans l’image dématérialisée de l’écran, qui me semble flottante, glissante, éphémère. L’impression est donc aussi une prise de position, un désir de ralentissement du flux d’images immatérielles, une tentative de retrouver un rapport tangible avec les images. C’est aussi le plaisir d’avoir dans les mains quelque chose de finalisé dans sa conception.

J.P : L’impression est alors à lire dans plusieurs sens du terme : à la fois comme une sorte de gage de qualité par l’appréciation de quelque chose de finalisé dans sa conception, mais aussi dans l’imaginaire que ça suscite d’une croyance, d’une pensée, d’une perception authentique. Comme une prise de position, une vue, car elle est authentifiée, certifiée, validée par le document papier. Avez-vous une ligne éditoriale ? J’ai cru voir que beaucoup de choses flirtaient avec la culture musicale et particulièrement le metal.
C.T : Je me suis intéressé au print grâce à cette culture musicale. Tant pour son rapport ré-appropriationniste de l’image que pour les supports matériels qu’il utilise, comme le vinyle ou le merchandising. Slayer Magazine de Jon Kristiansen, fondateur du label Head Not Found, est par exemple un fanzine de référence dans l’underground metal depuis 1985. Les reproductions sont saturées, les logos réalisés au Bic et les chroniques à la fois puériles et sincères. Il y a quelque chose de commun entre la culture metal et l’iconologie religieuse du christianisme primitif. Elle interprète des images et des symboles en révélant leur dimension ésotérique pour en donner un sens moral, une formule de reconnaissance, un sacrifice fait en vertu d’une promesse. C’est une iconographie avec ses codes et ses signes plus souvent utilisés comme représentation d’un sentiment de rébellion sociale et non directement contre la religion. Il y a aussi un type d’émois sonores, de partis pris stylistiques DIY, de positionnements éthiques et de marginalités économiques aussi.
L’encre est comme un bruit sur le papier, une crasse revendiquée. Elle fait office de crépitements, de saturations, de distorsions. Le fait d’amplifier un détail de l’image, de l’agrandir. Ce n’est que lorsqu’elle peut étre choisie qu’on peut l’ériger en matière. Car elle n’apparait que dans le contexte de la propreté environnante du papier, qui est aussi sa granulation. Le sale marque l’espoir d’une authenticité. Dans l’univers du rock, les albums enregistrés en début de carrière, avec peu de moyens et une production encore mal léchée, sont toujours les plus prisés, car « pris sur le vif », c’est-à-dire ici et maintenant.

J.P : Pouvez-vous présenter The Guidebook of Church Burners qui semble bien illustrer ce mode opératoire?
C.T : The Guidebook of Church Burners est la première partie d’un projet qui décrit l’histoire et les actions d’une société fictive.
Appelée Church Burners, cette organisation imaginaire se rassemble pour brûler des églises. En s’inspirant de faits divers et de l’imagerie d’une contre-culture musicale, faussement contestataire, ce mouvement puise sa révolte dans la colère déraisonnée de l’adolescence et le second degré sataniste de paroles de musique que l’on retrouve dans la musique extrême. Divisé en deux chapitres distincts, The Guidebook of Church Burners développe un réseau d’images photographiques que j’ai réalisées, images d’archives ou captures d’écran de films, qui fait état des actions de ce groupe fictif.
L.P : Il n’ y a pas de ligne, on fonctionne au projet et on trouve des astuces pour arriver à nos fins, parfois en se limitant aux « moyens du bord » à disposition, parfois en allant chercher des matériaux plus nobles selon le budget. On affirme toujours une autonomie économique.
Une gamme très large de pratiques apparemment hétérogènes s’imbrique pour la réalisation, mais toujours analogique, low-fi et surtout abordable. Certains titres ont une parution irrégulière et peuvent ne paraître qu’une fois. On se donne le droit de les rééditer quand on veut. Les quantités s’approchent du multiple. C’est plus facile à gérer et on peut alterner les éditions passées et présentes.

J.P : Vous vous rapprochez de la pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss qui prenait exemple de l’ingénieur, parangon de la modernité scientifique, et du bricoleur « sauvage » en disant ceci : « Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord” […]. La poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou exécuter ; il “parle”, non seulement avec les choses, mais aussi au moyen des choses : racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur. Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi ». Qu’en pensez-vous?
L.P : Les auteurs-bricoleurs que nous sommes proposent des objets plastiques majoritairement fait-main dans leur production, dans la facture. Mais les lecteurs sont les usagers. Il y a, je crois, un déplacement du désir de la sphère de l’objet bien fait vers la sphère du processus. Il désigne pour nous une production qui ne répond pas aux critères de la haute définition érigée en critère absolu de l’expérience esthétique de la reproduction. Cela se déroule en dehors du circuit économique traditionnel, en utilisant des machines qui demandent un savoir-faire, à la fois individuel et singulier permettant à chacun de devenir son propre éditeur / bricoleur. C’est ni retrograde ni nostalgique : juste la continuité d’une histoire de la micro-édition qui est fortement liée à l’histoire des micro-labels et de leurs moyens de production.

J.P : Quels sont les circuits empruntés pour la diffusion et vers quel type de public vous tournez-vous?
C.T : Pour diffuser nos ouvrages, nous nous tournons vers des librairies spécialisées comme la librairie du BAL, le Monte-en-l’air ou Ofr. Nous participons activement aux salons d’édition d’art tels que Anti-Aufklärung, MAD, Le BalBooks. Nous sommes parfois invités à exposer et vendre nos éditions dans des événements comme INTOTO ou ton invitation au MAC VAL. Nous apprécions particulièrement ce type d’evenements hybrides car ils correspondent davantage à notre statut d’artistes-auteurs. Enfin, nos ouvrages peuvent être commandés en ligne sur notre site.

Entretien rédigé par Jérôme Poret pour OpticalSound n. 5, 2017, livre-revue annuel du label OpticalSound.