Attention dystopie ! sur la falaise de Leucate.
Vanessa Morisset
42°54’38” N 3°03’21” E • ALT. 70 M
Avant de rencontrer Maxime en personne - le lieu fixé pour notre rendez-vous est la gare de Leucate-La Franqui - je me suis familiarisée avec son esprit prompt à entremêler réalité et fiction grâce à l’exposition collective au BBB de Toulouse Ça improvise du réel1
. Quel titre ! Il procure à sa démarche un éclairage vif et pertinent.
D’après mes souvenirs, l’œuvre présentée, Les Chroniques du garage, 20242
, se compose d’une installation qui reproduit un salon de grand-mère, avec canapé et table basse, plus une vidéo qui retrace l’histoire de sa famille dans l’Ain, à la manière des enquêtes policières sur les faits divers qu’on peut voir à la télévision. Maxime me confie que l’idée lui en est venue lors d’une résidence à La Maison d’en face, dans le Doubs, implantée dans la maison de la grand-mère d’une artiste. Lors de ses séjours, aux moments des pauses et des repas, les discussions portaient souvent sur cette maison, ses meubles, ses histoires. Maxime s’est mis à partager ses propres souvenirs, prenant conscience qu’il y avait là matière à narration. Ne sommes-nous pas toustes pleines d’histoires familiales qui nous hantent? Mais certaines sont plus incroyables que d’autres. Maxime se rappelle d’une interview d’Édouard Louis à propos de En finir avec Eddy Bellegueule : ses lecteurs pensaient qu’il inventait certains passages de son autobiographie. Moi qui viens aussi d’un village où il y a eu maisons et terrains, partages et disputes, je sais que des affaires qui peuvent sembler extravagantes sont à 100 % vraies. Mais quand même, dans l’histoire de Maxime… Il me confirme qu’il a bien injecté quelques doses de fiction, mais dans le but de pouvoir glisser discrètement des vérités qui, dans ce contexte, peuvent sembler avoir été inventées. La fiction vient de la pudeur.
Les Chroniques du garage, 2024, installation vidéo, vue de l’exposition collective Ça improvise du réel, BBB centre d’art, Toulouse, 2024, photo Baptiste Dété
Les Chroniques du garage, 2021, performance, dans le cadre de l’exposition collective Ça improvise du réel, BBB centre d’art, Toulouse, 2024, photo BBB centre d’art, Toulouse
Les Chroniques du garage, 2024, vidéo, capture
Je ne sais pas pourquoi, j’attache de l’importance au fait que Maxime soit originaire de l’Est, vert et humide, tandis qu’il vit maintenant en Occitanie, généralement ocre et sèche. Ce doit être en lien avec l’histoire de Courbet ! À moins que quelque chose se joue aussi dans son travail avec ce déplacement…
Sur la falaise du plateau de Leucate, il me parle d’une autre de ses œuvres, un vaste chantier auquel il travaille depuis son diplôme national d’expression plastique à l’école d’art de Besançon (obtenu en 2015). Besançon, Leucate : le Doubs, l’Ain, l’Occitanie, ces éléments sont-ils réellement significatifs pour aborder son travail ? Quelle est la part de la biographie des artistes dans leur œuvre ? L’été précédant son diplôme, Maxime n’avait pas d’argent, pas de plan pour les vacances, alors, depuis sa région natale, il regarde sur internet, en particulier dans l’application Plans, des paysages ensoleillés. Le coin du monde le plus documenté étant la Californie, des palmiers, des villas et les plages typiques de la capitale du cinéma commencent à composer une collection qu’il a l’idée de relier en inventant une sorte de destination formidable, en apparence. C’est ainsi que nait une fiction, ou comme il l’appelle un « roman multimédia », qu’il va déployer en le complexifiant de plus en plus, inspiré donc de clichés de paysages littoraux qui vont devenir le support d’une utopie oppressante, empruntant aux Sun Cities californiennes et à la science-fiction - dans une synthèse des deux, on peut penser ici à La Parabole du semeur d’Octavia Butler3
? - et dont l’idéologie obéit aux théories économiques libertariennes. En quelques mots, bienvenue à La Ville Côtière. Volontairement générique, ce nom renvoie à une sorte de quintessence d’un imaginaire touristique ou de gagnante du loto qui démissionne de son travail pour une vie de rêve. Mais à l’instar de la série des années 1960 Le Prisonnier, ou plus tard du Truman show, sorti en 1998, ce bonheur a un prix fort, très fort. Vous semblez être plus libre que jamais alors que vous êtes esclaves. Dans le cas de La Ville Côtière, deux méga-corporations se partagent tous les marchés de toutes les activités du lieu. École, sécurité, santé, divertissement, tout est régi par des entreprises appartenant à ces deux groupes en lieu et place des pouvoirs publics qui, eux. n’existent plus.
Formellement, l’œuvre consiste en un site internet, complété par des clips publicitaires et, tout récemment, une installation performative, Maxime ayant créé un triporteur pour transporter sur des places, dans des rues et des promenades littorales (réelles) et tracter (réellement) un stand de l'office du tourisme de La Ville Côtière (le rêve), dont il serait le commercial (le cauchemar).
lavillecotiere.fr, 2019, site web, image d’illustration
Vous méritez La Ville Côtière, 2024, installation et performance, image issue du guide de voyage de La Ville Côtière
lavillecotiere.fr, 2019, site web, image d’illustration
Vous méritez La Ville Côtière, 2024, installation et performance, vue de la performance, Plage des Chalets, Gruissan, 2024, photo Léa Lebrun
Vous méritez La Ville Côtière, 2024, installation et performance, vue de la performance, Plage des Chalets, Gruissan, 2024, flyer pour la marque Adopte, détail, photo Léa Lebrun
Pour se documenter, il s’est appuyé sur le livre de l’anarcho-capitaliste David Friedman Vers une société sans État publié aux États-Unis en 1973, traduit en français en 1992. La Ville Côtière applique ses préceptes basés sur l’égoïsme comme seule valeur reconnue. Selon ce point de vue, tout effort de solidarité et de mise en commun est considéré comme un crime stalinien. Dans La Ville Côtière, chacun ne paie donc que pour lui, les autres n’ont qu’à faire pareil - mais les achats peuvent être réglés en scannant un tatouage, voyez comme c’est pratique ! Voilà de quoi se replonger dans sa culture politique pour démêler la confusion autour de ce qu’est la liberté. En marchant avec Maxime dans la direction d’un phare que nous apercevons entre deux nuages au loin, je me dis que je ferais bien de relire quelques textes fondamentaux sur le sujet : droit du plus fort à faire tout ce qui lui plait (dictature pour maintenir sa position, ce qui en réalité n’est pas de tout repos) versus droit de toustes à vivre décemment (société démocratique apaisée)4
. Avec ses images de cartes postales, ses discours aguicheurs (vous ne voulez pas passer votre vie en vacances ???), La Ville Côtière nous pousse à avoir recours à notre esprit critique À l’heure où les villes du sud de la France misent sur des séries télé pour se faire connaitre, mais sous un jour idéalisé où tout va bien et tout le monde au fond est très gentils5
, La Ville côtière nous fait sentir les glissements de l’idéal du fare niente au soleil vers un fascisme reposant sur l’enfumage.
Ce qui est vraiment drôle, c’est que le jour de notre balade, il ne fait pas très beau, la météo est brumeuse et rend le paysage imprécis. Comme dans La Ville Côtière, on pourrait être n’importe où dans le monde, au bord de l’eau.
« - Montpellier, le 9 septembre 1837.
⌊…⌋ Je me suis promené trois heures dans les rues de Montpellier; j’y ai trouvé beaucoup de gaieté et de vivacité;
il y a des maisons élégantes. Cette ville ne doit point attrister les malades qui viennent y chercher la réunion si rare de médecins célèbres et d’un beau climat. Au fond, le grand mérite de Montpellier est de n’avoir pas l’air stupide, comme les autres grandes villes de l’intérieur de la France Bourges, Rennes, etc. […)
On ne peut pas être une heure à Montpellier sans qu’on vous parle du musée Fabre, situé sur l’Esplanade. Ce musée a de bons tableaux italiens, et l’édifice qu’on a bâti pour les recevoir n’est pas mal.
M. Fabre, de son vivant, savait faire valoir la marchandise;
je supplie qu’on me passe ce terme de mon métier. qui exprime si bien ma pensée ⌊…⌋ »
Chaque fois que je me rends quelque part en France, je vais vérifier dans les chapitres des Mémoires d’un touriste si Stendhal ne m’a pas précédée dans le coin. Lui qui est toujours en même temps très sarcastique et plein d’autodérision quant à son parisianisme, me fait rire. Étonnamment, il semble avoir apprécié Montpellier (contrairement à Toulouse). Le musée Fabre auquel il consacre une grande part de son compte-rendu de visite de la ville lui a plu, sans doute grâce à sa collection de tableaux italiens. Il faut noter qu’à la date où il le visite, Bonjour Monsieur Courbet n’a pas encore été peint. Je me demande bien ce qu’il aurait pensé de ce tableau. (Réflexions à propos d’un extrait du Voyage dans le Midi lu dans un train direct INTERCITÉS).