Demander au vent

Émilie Flory

J’aime les images sonores, presque musicales. Le silence romanesque qui précède le premier bruit lorsque la nuit s’enfuit. Tel pourrait être le début d’une bande-son, celle des photographies de Fernanda Sánchez-Paredes dans la série Les heures bleues.
Comme une scène introductive de film, le premier cadrage dit tout d’une atmosphère à venir, première vue fixe, focale réglée au plus juste du premier au dernier plan du paysage ; le regardeur attend un élément qui traversera le champ. Viendra-t-il ?
Depuis le bleu profond de la terre qui se décline en camaïeu jusqu’aux cieux encore entre chien et loup, il y a le bruit imaginaire, supposé. Le son reconnaissable d’une mobylette, d’un chien qui aboie, celui sourd et creux de la porte d’un tracteur John Deere. Avec les premières notes des passereaux lève-tôt1 , ils sont les premiers signes de l’aube, quand éclot doucement le babil de la vie après le manteau muet de la nuit.
Les pluies scintillent au soleil, les volutes de brumes figurent les dieux des forêts et des jardins, les sillons dans les blés simulent les traces manuelles des géants, une table de ping-pong bleue espère le tempo des balles tandis qu’un hamac improvisé regrette le corps qu’il lovait tantôt. Silence.
Demandez au vent
Quelle feuille tombera
La première 2
Fernanda Sánchez-Paredes, dans cet ensemble photographique, ne se positionne pas en chanteresse de la nature mais plutôt en révélatrice de paysages. Celui d’une imagerie collective, bucolique et enchanteur au sortir des bois, au détour des rivières mais surtout le paysage fabriqué, structuré tel qu’il apparaît ces dernières années. Une nature urbanisée ceinture désormais les campagnes qui retoquent le pittoresque, comme pour braver l’ancien goût amer de l’exode rural et s’enorgueillir fièrement du retour à la terre moderne.
L’artiste déploie aussi son regard sur la conséquence de la pression exercée sur le monde rural, le clonage des lotissements et des zones d’activités qui neutralise les espaces et les lieux. Certains lieux font signe en tant que neutre et cessent de l’être dès lors qu’une
attention leur est prêtée3 . Gagné.
Les heures bleues nous conduisent, grâce à leurs titres géographiquement positionnés, à un territoire précis, entre fleuve et villages. Ici, les ponts sont marqués de l’impact des panneaux tandis que les stigmates d’une roue dessinent un serpent sur le sable de la berge. La vie est là, dans le vert reconnaissable de la structure d’une balançoire, le voilage des potagers et des vergers, les couleurs vives d’un rideau chasse-mouches.
Une attentive application à la couleur, à la lumière et aux aplats est présente dans son travail. Telle une peintre, Fernanda Sánchez-Paredes travaille sa palette, ses surfaces et la carence de ses noirs. Subtile, quasi invisible pour un œil distrait, la douce pâleur générale de la plage colorée baigne parfois la série d’une délicate irréalité. La photographe s’amuse à aplanir ses champs, comme une composition de carte postale, elle cadre et jouxte les plans pour ne pas hiérarchiser ses sujets et faire émerger les lignes.
Dans la tradition de la photographie de paysage4 qui endossa très rapidement le rôle de révélateur du réel, Fernanda Sánchez-Paredes use de l’absence et du manque pour esquisser hors-champs les personnages. Elle révèle dans ses clichés les symboles universels d’une adolescence qui s’ennuie à la campagne, les signes de la présence des femmes et des hommes qui y vivent. Il y a pour moi, avec ce travail de va-et-vient — mélange de photographie plasticienne et connaissance documentaire du sujet — une filiation avec la puissance et la qualité fictionnelles des images de Thibaut Cuisset, promenades et cheminements poétiques souvent sans personnages5
(…) c’était une harpe d’herbes, une harpe qui récoltait, racontait, une harpe de voix qui se rappelait une histoire. Nous écoutions.6 Le temps passé sur ces routes, au milieu des champs et des harpes d’herbes, suivre les lignes d’eau et de macadam, entendre les voix et les jeux d’enfants, regarder danser les arbres et les draps, Fernanda Sánchez-Paredes a épuisé ces paysages avec bienveillance. Ressent-elle, au finir de son bel ouvrage, ce sentiment étrange qui mêle apaisement, soulagement et « remplissage », comme au retour d’un lointain voyage ?
Insensiblement, à mesure que la montre tissait le bruit du temps, l’après-midi s’orientait vers le crépuscule. Le brouillard de la rivière, la brume d’automne laissait traîner des pâleurs lunaires parmi les arbres bleus et les arbres cuivrés, et un halo, une image de l’hiver, encerclait le soleil déclinant.7 À l’orée de la brunante, le soir, il est heureux que les heures bleues sévissent encore.

Auteur·e

Commissaire d’exposition, membre de l’AICA France (association internationale des critiques d’art) et de C-E-A (association nationale des commissaires d’exposition), Émilie Flory développe une réflexion sur le régime contemporain des images à travers, notamment, les multiples formes de réappropriations que déploient les artistes aujourd’hui.

Notes

  1. Le rougequeue noir et le rouge-gorge sont des passereaux, ils sont les premiers oiseaux à chanter le matin, parfois
    même, avant le lever du soleil.
  2. Natsume Sōseki, N°2245 Meiji 43, Automne, 1910 in Haikus, Picquier poche, 2009
  3. Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. Voyages en France, Éditions du Seuil, 2011 et France(s) territoire liquide, Éditions du Seuil Collection Fiction & Cie, 2014
  4. À lire sur le sujet, Christine Ollier, Paysage Cosa mentale. Le renouvellement de la notion de paysage à travers la photographie contemporaine, Éditions Loco, 2013
  5. Photographies de Thibaut Cuisset, séries Japon, 1997 ; Islande, 2000 ; Loire, 2001 ; Normandie, 2006
  6. Truman Capote, La Harpe d’herbes, 1953 [titre original : The Grass Harp, 1951
  7. ibidem