Entretien avec Jimmy Richer, Marie-Cécile Conilh de Beyssac et Marianne Clévy.
Viviana Birolli
Jimmy Richer, Étranges Pulpes, 2025, vue de l’exposition personnelle, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, photo Aloïs Aurelle
Viviana Birolli : Étranges pulpes est le fruit de la collaboration entre Échangeur²² et la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Les deux sont en première ligne dans le soutien et la promotion de la création actuelle, chacune avec des outils et des formes différentes. Pourriez-vous présenter ces deux institutions ?
Marie-Cécile Conilh de Beyssac : Échangeur²² est une résidence d’artiste basée à Saint-Laurent des Arbres, qui depuis dix ans offre aux artistes un espace, un temps et des outils de création. Depuis le tout début, la résidence tire sa force d’un double ancrage fort, à la fois local et international : tous les ans, Échangeur²² accueille des créateurs français, japonais, brésiliens et coréens pour un temps d’échange et d’expérimentation au contact étroit avec le territoire du Gard, à l’origine d’un maillage territorial et institutionnel grandissant aussi bien en France qu’à l’étranger. La mobilité des créateurs, des œuvres, mais aussi des projets et des idées et l’échange sont les maîtres mots de cette résidence qui a cela d’unique, que depuis le début elle met au centre les artistes, dans le but de les accompagner dans le temps.
Marianne Cléry : La Chartreuse opère comme Centre national des écritures du spectacle depuis les années 1990 : comme son nom l’indique, l’écriture dramaturgique et l’objet texte dans toutes ses formes sont au centre des multiples programmes de résidences, de restitutions et d’expositions qui structurent l’activité du centre. Mais la Chartreuse existe comme centre culturel de rencontres depuis les années 1970. Avec ses trois hectares de jardin et son architecture majestueuse, cet ancien monastère chartreux du XIVème siècle évolue depuis plus de cinquante ans dans une double dimension qui fait son unicité : à la fois monument historique imprégné d’histoire, haut lieu de tourisme patrimonial et aire de jeu et d’expérimentation résolument pluridisciplinaire, mise à disposition des créateurs issus des arts du spectacle pour se ressourcer, revenir sur leurs textes ou en imaginer de tout nouveaux.
V. B. La collaboration entre la Chartreuse et Échangeur²² s’est construite au fil du temps, au fil de plusieurs expositions et initiatives successives. Comment est née cette rencontre et qu’elles en ont été les grandes lignes de fond et les étapes marquantes?
M.C.C.dB. : Cette collaboration dure depuis huit ans et elle n’a eu de cesse de se fortifier année après année. Au début, il s’agissait surtout de trouver un lieu de restitution publique des expérimentations menées par les artistes dans le cadre de la résidence, dans un esprit de recherche-création, mais au fil du temps et des échanges le projet est devenu plus ambitieux, jusqu’à aboutir à de véritables expositions accueillies dans l’espace de la bugade. Étranges Pulpes constitue une nouvelle étape dans ce parcours marqué par une confiance mutuelle grandissante : il s’agit du rendez-vous inaugural d’un programme annuel d’expositions fruit d’une mise en réseau et d’un dialogue étroit entre trois institutions profondément ancrées dans le territoire du Gard, la Chartreuse, Échangeur²² et l’EPCC Pont du Gard.
M.C. : Les points communs entre Échangeur²² et la Chartreuse sont plus nombreux qu’il ne pourrait le paraître : les deux définissent leur identité et structurent leurs actions à partir d’un double ancrage local et international ; les deux sont des laboratoires qui offrent aux créateurs un temps de libre expérimentation et mettent au centre le processus de gestation de l’œuvre, ce temps suspendu qui annonce et préfigure la création, soit-elle plastique ou textuelle. Les deux, enfin, sont des ornithorynques : inclassables, uniques.
V.B: Comment est né le projet Étranges Pulpes? De quelle façon Échangeur 22 et la Chartreuse ont-ils contribué à inspirer et donner forme à ce projet?
M.C.C. dB. : Étranges Pulpes est le premier volet d’un projet plus ample qui a pris forme à partir d’une envie commune à Échangeur²², la Chartreuse et le Pont du Gard, celle de créer une dynamique territoriale forte d’échanges et de collaborations entre plusieurs structures actives dans le territoire du Gard. Le travail de Jimmy Richer, qui fréquente la résidence depuis plusieurs années et dont la recherche s’inscrit depuis toujours à la lisière entre plusieurs pratiques – dessin, création plastique multi-support, mais aussi installation in situ, commissariat et écriture – s’est naturellement posé au centre de ce projet, qui inclura également une exposition collective au Pont du Gard dont il sera le commissaire.
Jimmy Richer, Étranges Pulpes, 2025, vue de l’exposition personnelle, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, photo Aloïs Aurelle
J.R. : Le projet Étranges Pulpes découle d’une invitation conjointe d’Échangeur²² et de la Chartreuse et a pris forme autour des spécificités de ces deux structures. La Chartreuse est un lieu dont l’histoire et l’architecture ne peuvent pas laisser indifférent : jadis lieu de culte destiné à la discipline des corps et au salut des âmes, ce monastère aujourd’hui désacralisé garde gravées dans ses pierres des traces profondes de cette histoire. Les notions d’enfermement, d’expiation et de contrition physique et spirituelle implicites dans ce lieu de clôture monastique, où j’ai eu l’occasion de résider à trois reprises, ont beaucoup inspiré le projet Étranges Pulpes, qui a alors été imaginé comme une sorte de voyage intérieur, voire introspectif, au sein d’un corps en quête de guérison. L’exposition inclut aussi plusieurs nouvelles, issues d’un intérêt pour le texte et les pratiques d’édition qui faisait déjà partie de ma pratique, mais qui a trouvé à la Chartreuse une occasion pour monter en puissance et imaginer de nouvelles formes. Rédigées à partir de faits divers, ces nouvelles qui ponctuent l’exposition ne se veulent pas l’illustrations de celle-ci, mais plutôt l’invitations à s’arrêter et à s’accorder un temps de recueillement : à la fois une occasion de revivre l’expérience de l’enfermement monastique et une invitation à entamer un nouveau voyage dans le voyage.
V.B : D’où vient le titre de l’exposition, Étranges Pulpes?
J.R. : À son origine, Étranges Pulpes est une traduction littérale de
l’expression anglaise «Strange Pulps» : ces petites publications américaines de la première moitié du XXème siècle, imprimées avec les moyens du bord et rassemblant des nouvelles de science-fiction de qualité très inégale inspirées le plus souvent de faits divers, ont beaucoup inspiré mon travail et resserrent bien la tonalité d’ensemble de l’exposition. En même temps, la notion de « pulpe » renvoie à la thématique du corps, de la chair et de la matière qui traverse toute l’exposition, tel un fil rouge thématique.
Jimmy Richer, Étranges Pulpes, 2025, vue de l’exposition personnelle, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, photo Aloïs Aurelle
V.B : L’exposition rassemble plus de cinquante dessins réalisé entre 2019 et 2025, des fresques et vingt-trois impressions sur vitre. Comment as-tu sélectionné ces oeuvres et comment as-tu procédé pour les organiser dans les différentes salles?
J.R. : Quand Échangeur²² et la Chartreuse m’ont proposé d’investir les espaces de la bugade, j’ai tout de suite été tenté d’imaginer une rétrospective de mon travail. Cependant, ce projet a été abandonné assez rapidement, et pas que pour des questions pratiques. Au fur et à mesure que je m’imprégnais du lieu et que j’approfondissais mon expérience des espaces de la Chartreuse, l’image du voyage intérieur et le thème du corps et de la chair se sont imposés à moi et ont naturellement trouvé une résonance avec le corpus d’œuvres réalisées entre 2019 et 2025 qui sont présentées dans l’exposition. Ces dessins, qui ont en partie été créés en vue de l’exposition, ont été organisés dans les salles en dehors de tout critère thématique ou narratif. À chaque fois, les vitrophanies appliquées au fenêtres impriment une tonalité aux différents espaces, tout comme le font les nouvelles invitant le visiteur à s’arrêter le temps d’une histoire : hommages aux vitraux d’églises, ces panneaux multi-couleurs contribuent aussi à renforcer la sensation d’enfermement et d’intériorité propres aux espaces de la Chartreuse et au voyage visuel et fantastique proposé par l’exposition.
V.B : Étranges Pulpes te voit investi dans un triple rôle, de commissaire d’exposition, d’artiste plasticien et d’auteur. Comment as-tu articulé ces multiples casquettes et comment cette expérience de commissariat a-t-elle à nourrir ta réflexion de plasticien?
J.R. : Pour moi, ces trois rôles constituent autant de manières d’ajouter des récits dans des récits, de suggérer de nouveaux voyages et de prolonger le labyrinthe.