Pour des utopies sauvages.
Maya Trufaut
Dans l’enceinte du château d’Assas, s’imposent la rectitude et la rigueur de cette bâtisse classique qui, malgré les nombreux passages, a su faire face à l’épreuve des siècles. Chaque recoin, chaque pierre porte en elle les empreintes, invisibles, de son passé - comme les vestiges d’un temps où tout n’était qu’ordre, discipline et virilité. Là où semble encore errer le spectre des hommes qui ont été à l’honneur, Margaux Fontaine prend désormais place et s’approprie les lieux. Elle révèle une autre histoire: celle des résilientes, des indomptées, des invaincues. Celle des sorcières ; ces femmes qui font désordre et résistent, comme des mauvaises herbes, aux persistants ravages du patriarcat.

Margaux Fontaine,
Flux énergétique -
La forêt temple, sacrée -
Coeur de nos solstices,
2022, soupe de clous, tataki zomé, teintures végétales, fils à broder, cordes, draps anciens, dimensions variables, vue de l’exposition Mezzanine Sud - Prix des Amis des Abattoirs, Les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse, 2023, photo Damien Aspe
À l’aube de Samhain, sabbat marquant le passage à la saison sombre et honorant les ancêtres et défunts, l’artiste nous convie dès la première salle à une célébration. Sous une vaste tente faîte de draps, comme le temple érigé de nos rêves d’enfance, le public est submergé de légendes et de mythes. Des femmes, de tous âges, époques et horizons sont invoquées pour former ensemble, au fil des saisons, une ronde foisonnante de vie. Autour d’elles, des animaux et des créatures surnaturelles semblent veiller sur la cérémonie. Sur le plafond de coton se devine un ciel indigo, où figure la Roue de l’année. Y sont inscrits les noms de Samhain, Yule, Imbolc, Ostara, Beltane, Litha, Lughnasadh, Mabon ; ce n’est pas un seul mais tous les sabbats qui sont représentés en un seul cercle féminin, cyclique et intemporel.
Flux énergétique – La forêt temple, sacrée – Cœur de nos solstices : le titre de la pièce lui-même, en haïku, est évocateur du lien, mystique et poétique, unissant ces femmes au monde sauvage. Les impressions de fleurs et de plantes réalisées au tataki-zomé, technique ancestrale japonaise, semblent flotter en un voile lumineux, tirant les personnages de l’obscurité comme sous l’effet d’un enchantement. Ce contraste de couleurs, résultant des différentes teintures naturelles végétales utilisées, crée graduellement une connexion entre le terrestre et le céleste.
Car si cette œuvre peut nous parler d’ancrage, de notre rapport à la terre, au vivant, à l’altérité, elle est aussi une invitation à affirmer sa singularité dans la communauté, à prendre de la hauteur pour s’élever individuellement ; tels ces oiseaux représentés en train de prendre leur envol.

Margaux Fontaine, Lepidoptera, 2022, installation, soupe de clous, tataki zomé, fils, ruban, teintures végétales, draps anciens, dimensions variables, vue de l’exposition personnelle Pour des utopies sauvages, Château d’Assas, Le Vigan, 2022
Dans l’échancrure de la tente, on peut apercevoir, dans la deuxième salle, les ailes déployées d’un gigantesque papillon. Il est alors temps de quitter ce cocon de douceur, de sororité, et d’oser enfin prendre son essor.
Au beau milieu de la pièce, un Lepidoptera textile de plusieurs mètres semble tout droit sorti d’un rêve. Ses couleurs douces, élaborées à base de cosmos, de racines de garance, de feuillages et d’indigo, tranchent avec le mot « résistance » brodé circulairement au-dessus de marques de brûlures. Ne pas avoir peur de se brûler les ailes et résister ; en tant qu’insecte sur une terre ravagée, en tant que femme dans une société oppressive. Le papillon se prête ici à une double lecture : Margaux Fontaine lie l’exploitation de la nature à la condition féminine, en un parallèle écoféministe subtil.
Symbole de métamorphose, de transformation, le papillon apparaît comme un animal totem, transmettant un message de mutation, de résilience mais aussi d’espoir. Il est encore libre de fuir le tumulte pour revenir à une pureté originelle, une utopie sauvage. Se sauver pour sauver le monde : l’artiste imagine ainsi, dans la dernière salle, un élixir naturel magique. Pour y accéder, il faut avant tout repasser sous la tente ; c’est aussi, symboliquement accepter de quitter sa solitude pour puiser dans le collectif, et les mémoires transgénérationnelles, un remède à tous les maux.

Margaux Fontaine, Extrait de magie verte (1), 2022, châtaignier, verrerie ancienne, tube pvc, contenants bois et cuivre, schiste, ficelle, huile d’olive, vodka, miel, vinaigre de cidre, eau, sel, cire de colza, huiles essentielles, poudre d’indigo, plantes séchées, dimensions variables, vues de l’exposition personnelle Pour des utopies sauvages, Château d’Assas, Le Vigan, 2022
Disposée sur un tronc d’arbre, la précieuse potion, l’Extrait de magie verte (1), est contenue dans une petite fiole fragile, au centre du dernier espace. Comme le résultat d’une expérimentation chimique et alchimique, elle forme un concentré liquide, extrait de divers macérats huileux de plantes et de concoctions florales embaumant la salle. Leur odeur se mêle à celle des Eaux de lune, ces tableaux de cire végétaux et organiques, accrochés aux murs. Le parfum de la lavande, de la rose, du géranium, de la camomille, de la sauge, ou encore de la bruyère se répandent et viennent envoûter le spectateur. Le charme opère, en une expérience immersive olfactive.
Avec cette exposition, prenant la forme d’une occupation mystique au château d’Assas, Margaux Fontaine nous dévoile son utopie en tant qu’artiste, femme, sorcière : celle d’un retour collectif à nos sources, nos racines, nos terres pour y semer les graines d’un monde respectueux du vivant. Un monde plus sauvage, moins artificiel, où l’interdépendance des êtres déconstruit nos stériles rapports de domination.