Chambre noire, Archive blanche
2025
Livre
28,5 x 20 cm
88 pages
300 exemplaires
Risographie
Impression Studio Trames, Sète
Texte Lisa Cocrelle, responsable de la photothèque du Muséum de Toulouse
Images du Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse
Avec le soutien de la Région Occitanie - Pyrénées Méditérranée (bourse d’aide à la production d'œuvre d'art).
Chambre noire, Archive blanche est un livre d’artiste qui explore le fonds photographique patrimonial Eugène Trutat conservé par le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse. L’ouvrage propose une lecture contemporaine de la fonte des glaciers pyrénéens à partir de clichés datant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Ce livre d’artiste, Chambre noire, Archive blanche, est né d’un partenariat entre la photothèque du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse et les éditions Païen, maison spécialisée dans le livre photographique contemporain menée par Lia Pradal.
Depuis 2015, l’artiste et éditrice s’attache à faire dialoguer passé et présent en redonnant vie et matière aux archives iconographiques. C’est donc tout naturellement que cette collaboration s’est imposée, portée par une volonté commune de redécouvrir le fonds photographique patrimonial Eugène Trutat et de mettre en lumière l’une des thématiques principales de son œuvre : les glaciers pyrénéens explorés au fil de ses nombreuses excursions.
Conservé par le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse, ce fonds rassemble environ 14 000 plaques de verre, tirages et négatifs papier réalisés et collectés entre 1860 et 1910 par Eugène Trutat (1840-1910). Il constitue un corpus d’intérêt scientifique et artistique majeur.
Premier conservateur en 1865 puis directeur du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse en 1890, Eugène Trutat a également été membre de plusieurs sociétés savantes et a cofondé la section des Pyrénées centrales du Club Alpin Français ainsi que la Société photographique de Toulouse.
À travers une sélection de photographies réalisées entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles, ce livre, au design singulier, vise à recontextualiser ces images dans une approche croisée entre photographie, géographie et histoire environnementale, afin d’en partager toute la richesse documentaire et esthétique. Ainsi Chambre noire, Archive blanche offre un aperçu d’un monde révolu dans lequel la glace occupe une place centrale et semble immerger et figer chaque photographie de sa blancheur.
À cette époque, la déglaciation est perçue comme un phénomène naturel et la rapidité de fonte n’était pas encore précisément mesurée. Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, Eugène Trutat observe une intensification du phénomène et choisit de mobiliser la photographie comme outil de relevé et de preuve d’une accélération croissante. Le volume important de ses images souvent réalisées dans des conditions extrêmes et ses nombreux écrits sur le sujet témoignent d’une volonté de partager ce constat déjà alarmiste. Parallèlement, beaucoup de ses clichés furent utilisés pour illustrer ses conférences scientifiques publiques via des projecteurs à lampe à huile (on compte environ 3 250 plaques de projection présentes dans le fonds).
Plus d’un siècle avant l’émergence des préoccupations écologiques actuelles, Trutat semble percevoir que ses photographies constituent les archives prochaines d’un monde en cours de mutation et s’en inquiète : « […] tous les montagnards s’accordent à dire que les glaciers diminuent considérablement ; pour ma part, depuis que j’explore les Pyrénées, je vois pour ainsi dire les glaciers fondre sous mes yeux […] ». En 2023, l’Observatoire des Glaciers des Pyrénées françaises constate que 93 % de la surface des glaciers pyrénéens ont disparu depuis 1850.
Véritable lecture contemporaine, Chambre noire, Archive blanche dresse une cartographie sensible et matérielle d’un voyage photographique dans lequel Lia Pradal déploie l’itinéraire fictif mais quasi documentaire d’Eugène Trutat : depuis la fenêtre givrée de son bureau au deuxième étage du Muséum de Toulouse, jusqu’aux plus hauts sommets pyrénéens enneigés (Vignemale, Mont Perdu, Posets, Maladetta…).
Page après page, l’ascension des montagnes portée par un graphisme empli de poésie nous entraîne lentement vers un fondu au blanc. Nous assistons progressivement à l’évaporation des images jusqu’à leur disparition. L’artiste iconographe Lia Pradal multiplie les jeux de transparence et de variations d’opacité, renforcés par des cadrages toujours plus éthérés.
Les index qui chapitrent l’ouvrage présentent les photographies des supports originaux et viennent révéler leur matérialité : des plaques de verre de divers formats marquées par le passage du temps (craquelures, décollements de gélatine, verre brisé…).
Ce livre nous permet également d’interroger les pratiques photographiques de terrain à la fin du XIXe siècle : usage de plaques de verre au collodion ou au bromure d’argent, chambres en bois, trépieds, mais aussi dispositifs de développement portatifs. On imagine rapidement combien ces contraintes techniques impliquaient une logistique d’équipe, avec notamment le recours à des porteurs ; une nécessité renforcée par la difficulté de ces ascensions. Les textes rédigés par Eugène Trutat relatant ses excursions (à retrouver en citations dans les index) privilégient par ailleurs l’usage d’un « nous », au détriment d’un « je », soulignant ainsi la dimension collaborative de ces explorations.
Au-delà de leur valeur documentaire et scientifique, ces archives suscitent ainsi une réflexion sur la photographie comme espace d’expérimentation collective.
Enfin, en optant pour l’impression par risographie, Lia Pradal prolonge l’allégorie de la disparition. Cette technique d’impression au grain singulier (qui n’est pas sans évoquer, sous quelques aspects, la gomme bichromatée des pictorialistes) emploie des encres végétales et confère aux images une dimension éphémère.
Ce livre d’artiste est donc lui aussi appelé inévitablement à évoluer de la même façon que les photographies anciennes sont soumises à des processus physico-chimiques de dégradation intrinsèque dus aux matériaux photosensibles employés (gélatino-bromure d’argent, collodion humide…) et à leur interaction avec les conditions environnementales. Cette instabilité matérielle fait immanquablement écho à un autre phénomène de transformation irréversible : la fonte des glaciers. L’analogie entre photographie, impression et cryosphère, toutes trois sensibles à la lumière, à la température et au temps, constitue l’axe principal de cet ouvrage. En mêlant mémoire et création, Lia Pradal offre un espace de contemplation et de questionnement dans lequel la photographie devient un vecteur de sensibilisation à la fragilité des milieux naturels. Chambre noire, Archive blanche nous invite à regarder ce que nous perdons peu à peu et à reconnaître dans ces images anciennes la fragile beauté de paysages en voie d’effacement.
Lisa Cocrelle, responsable de la photothèque du Muséum de Toulouse
Chambre Noire, Archive Blanche, 2025, vue de l’exposition collective Regards pionniers, Eugène Trutat, savant et photographe du XIXᵉ siècle, Musée d’histoire de Valencia , Espagne, dans le cadre d’une collaboration entre le festival ValenciaPhoto et la galerie Le Château d’Eau, Toulouse, 2025, photo Nicolás Llorens
Chambre noire, archive blanche, 2025, Studio Trames, Sète
Chambre noire, Archive blanche, 2025, projection photographique et création musicale live par Frédéric d’Oberland et Saåad, Centre culturel Saint-Cyprien, Toulouse
Chambre noire, Archive blanche, 2025, livre, 28,5 x 20 cm, 88 pages, 300 exemplaires, risographie