Oracular Workout.

Alexandra Fau

L’heure est aux changements profonds. Pour ceux qui s’étaient convaincus du ferment héroïque de la modernité, les théoriciens de l’architecture viennent à point nommé rappeler l’impact de la maladie et des épidémies sur la transformation des villes et des habitats1 . De même, nous nous sommes longtemps conformés à une approche valeureuse de l’art et de ses créateurs, sans que la moindre défaillance ne soit de mise.  

À postériori, ne faut-il pas voir dans les performances du jeune Matthew Barney, parti à l’assaut des murs de sa galerie, l’expression de cette dimension artistico-héroïque ? L’artiste, tel un enfant pris au jeu du Jungle Gym, laisse échapper sa pulsion créatrice débridée chez Barbara Gladstone en 1992. C’est l’une des rares fois où la pratique sportive et sa dimension performative flirtent avec l’art contemporain.  

Dans l’exposition Oracular Workout du duo formé par Célia Picard et Hannes Schreckensberger, c’est tout le dispositif nécessaire à la fabrique d’un organisme solide, endurant et vigoureux. Notant l’addiction récente pour les pratiques sportives et la recherche d’euphorie qui en découle, les artistes s’interrogent sur l’héritage profond de cette culture du corps, sur ses ramifications dans le monde mythologique, de l’Antiquité à l’époque moderne.   

Dès le début du 20ème siècle, le sport s’est très vite allié à l’architecture et, par extension, aux bienfaits que la structure procure sur l’organisme et les nerfs. Beatriz Colomina y consacre un ouvrage intitulé X-Ray Architecture qui lève le voile sur les motifs et les enjeux de l’architecture moderne, pensée par des architectes préoccupés par leur santé, de Adolf Loos à Le Corbusier ou encore Alvaro Aalto.  

Si la modernité a passé le décor à la trappe, elle a en effet fait une large place aux questions hygiénistes. Le sol en caoutchouc de la Maison de verre de Pierre Chareau en 1927, la chambre de Marcel Breuer pour Erwin Piscator à Berlin la même année. Suivront la salle de gymnastique avec trapèze, anneaux, cordes, rameur et punching-ball dans la Maison du Jeune Homme en 1935, ou à la Villa Noailles…  

Aujourd’hui comme hier, être attentif à son état physique demeure une promesse d’avenir, de longévité. Préserver sa santé est devenu le nouvel impératif moral. L’individu a-t-il aujourd’hui pleinement conscience de cette obligation à l’échelle individuelle, au point de s’y asservir totalement ? La pandémie que nous traversons, sa vitesse de propagation au niveau mondial, ont aussi le beau jeu de nous recentrer sur nous-mêmes, et nous donner les moyens d’agir à l’échelle individuelle. Au risque de se perdre dans la conscience aigüe du corps, à trop vouloir le purifier par des pratiques spirituelles, ésotériques, ou même vaudoues. 

À première vue, Oracular Workout offre une belle vitrine. Mais pour les artistes, les éléments disposés dans l’espace d’exposition de Mécènes du Sud Montpellier-Sète, « le Jungle Gym, le Solarium et le Bar à Whey, sont les autels d’un monde clos ». Les objets qui l’habitent sont à la fois subordonnés à la logique sportive, et autonomes dans leur redite épurée. L’espace recèle des ustensiles aux ressources insoupçonnées pour qui serait trop cérébral ou distant de toutes ces formes « de tortures volontaires »2 . Des haltères, des engins en forme de luges à pousser, des chevaux d’arçons, autant d’éléments ici remaniés, redessinés par les artistes eux-mêmes. 

Cette reprise d’objets réels et banals n’est pas sans évoquer l’approche d’un Jasper Johns. Pour Jean Frémon, préfacier de l’ouvrage signé John Yau, « les tableaux de Jasper Johns sont des choses et non des intentions, des choses parfois hermétiques et muettes ; Yau ne les juge pas, mais il donne à leur sujet une quantité considérable d’informations de première main dont l’addition et le croisement produisent un maillage analytique sans précédent ». De même les objets de Oracular Workout soulignent combien le design des objets porte en lui une réflexion sociétale et philosophique, au même titre que l’art de son temps. L’exposition est aussi un prétexte, pour ce duo issu de l’architecture, d’analyse du décor contemporain. « Comprendre ses liens avec l’économie et la société, et avoir conscience de la société conservatrice qui le menace. Car inventer les formes du monde, c’est parfois simplement légitimer les structures sociales en les habillant sous une forme désirable ou acceptable »3

Ici tout est fait pour confronter le spectateur aux valeurs sportives ; à savoir le sens de l’effort, l’addiction, l’obsession pour la performance, l’hygiène de vie, les restrictions au prix d’un régime alimentaire draconien. Depuis le 18ème siècle, l’individu est en quête de perfectibilité, ce qui n’était pas le cas durant l’Antiquité ; un athlète était alors en recherche d’excellence quasi métaphysique.  

Aujourd’hui il semble qu’il n’y ait pas de pensée hors du corps. La conscience de soi s’éprouve dans l’effort. Et au même moment, le corps se sanctuarise. Leurs temples, ces architectures anonymes à l’éclairage blafard et à l’étalage propret laissent peu de place au confort. Exit le laisser-aller que pourraient laisser entendre des formes molles avachies des objets essoufflés de Claes Oldenburg. Ce sont des espaces en tension d’où jaillit telle une fontaine de jouvence (Whey) une boisson fortifiante.  

Comme un flash, les images noir et blanc aux corps de bodybuilders huilés de Valérie Belin surgissent. Les êtres, à la fierté immense, sont complètement soumis à cette logique du travail quotidien auquel il n’est plus possible de se soustraire. C’est devenu une addiction. Peu à peu les êtres gagnent une nouvelle identité ; leurs genres s’effacent au profit d’un engagement physique et mental qui esquisse celui du sportif. À une époque où les individus cherchent à ne plus être déterminés par leurs origines sociales, raciales, sexuelles, la réécriture de soi passe par le corps et parfois, jusqu’à sa reformulation un peu poussive. Camisoles chimiques, implants invasifs, traitements hormonaux, chirurgies esthétiques, régimes outranciers sont quelques-unes de ces reformulations acharnées nées de profonds tiraillements entre les exigences de son propre corps et celles de la société. 

Substituer la notion de « corps subi » au « corps construit ». Cette réécriture de soi rejoint les performances de Erwin Wurm dont l’œuvre Size L to XXL (within eight days) apporte des indications pour bien grossir et passer à la taille obèse en huit jours. Entre ajout et soustraction, l’acte sculptural rapporté à l’échelle du corps se traduit en gains ou en pertes. C’est à peu près la même logique que celle du sport qui en appelle à battre de nouveaux records, et passer ainsi sous les feux de la rampe ! 

À l’étage de l’espace d’exposition, une étrange scène s’offre au public : des chandeliers viennent encadrer un espace vide qui s’apparente à un fond neutre sur lequel une silhouette pourrait s’incruster. Un peu à la manière de l’accumulateur d’Orgon, le corps vient se réénergiser au contact de ce soleil artificiel (Dieu Soleil des temps post-modernes). Surprenant cocktail californien plombé par le soleil et la culture physique (substitut de la vigueur chevaleresque attribuée aux anciens hidalgos californiens) pour assouvir la promotion de soi comme produit… Derrière ce truisme se cachent les symptômes d’un mal plus profond, le sentiment de solitude dans un monde que plus rien n’unifie ni ne console.  

Les objets de design conçus après guerre par les Eames n’étaient-ils pensés comme des shock absorbers ?  

Durant la Grande Dépression, les individus se perdaient dans le rythme endiablé des marathons de danse. Mike Davis dans City of Quartz cite le film On achève bien les chevaux : sur Ocean Pier, sorte de camp de la mort, se retrouvent les âmes perdues de la crise économique. Aujourd’hui comme hier, la société affecte nos corps. L’individu puise ses dernières forces pour ne pas s’effondrer. Tenir debout coûte que coûte. « L’épuisement n’est plus aujourd’hui la seule forme d’exploitation individuelle des corps mais la figure d’un monde prodigue, qui pille ses propres ressources au risque de s’effondrer totalement. Face à cette fatigue globale, il devient urgent de renouer avec l’idée d’une dépense non délétère pour se consoler d’avoir à vivre à perte »4 . L’exposition Oracular Workout avec ses objets, son décor et ses rituels révèle les derniers points d’ancrage avant l’effondrement individuel. 

Auteur·e

Alexandra Fau est commissaire d’exposition indépendante, critique d’art (Architecture d’aujourd’hui, CREE, 02, Archistorm) et enseignante en histoire de l’art. Elle a organisé plusieurs expositions sur les relations entre art et architecture (« Architecture invisible ? », « Architecture au corps », « Chez soi »), et art et design (« La tyrannie des objets ») et mène une recherche sur les années algériennes de Fernand Pouillon (soutien Sur- Mesure + de l’Institut français).
La question de la narration est également au cœur de chacun de ses projets (« Micro-fictions », « L’archéologie, un mythe contemporain »). Elle a présenté à plusieurs reprises la scène artistique française en Russie (« Philosophers and workers » pour l’année France-Russie 2010, Biennale de Moscou 2011, et « The Contemporary French painting, combinations of history » au centre d’art de Permm). Cette dernière exposition autour de la peinture a été reprise sous le titre « Inciser le temps » en janvier 2019 à Vitry.
Ses interrogations sur l’émergence d’un art dont la destination finale est à jamais indéterminée, son espace d’apparition sans cesse à redéfinir, et ses outils de diffusion à repenser l’ont amenée à partir en quête d’un mentor, en la personne de Virginia Dwan. Son projet de recherche soutenu par l’Institut Français dans le cadre du Hors-Les-murs 2015 a donné lieu à l’exposition « Fertile Lands » (janvier-mars 2016) à la Fondation Ricard (Paris). Elle a achevé la bourse curatoriale 2016 que lui a décerné le Centre National des Arts plastiques : http://www.cnap.fr/laureats-des-bourses-de-recherche-curatoriale-du-cnap-2016. Elle a inauguré en 2018 son projet lauréat de Mécènes du Sud – Montpellier- Sète autour de notre relation au savoir « Dropping Knowledge ». Et conçoit entièrement des environnements in situ avec les artistes Laetitia Badaut Haussmann (novembre 2018), Lamarche Ovize (mai 2019), Jean-Pascal Flavien (décembre 2019), Goni Shifron (mai 2020), Paul Mignard (septembre 2021) chez Fabre, une nouvelle adresse dédiée à la production d’art contemporain, élaborée pour la collectionneuse Annabelle Ponroy. Elle mène
parallèlement un projet dédié au design d’artistes avec UNBUILT.

Notes

  1. Exposition de Philippe Rahm à l’Arsenal, Histoire naturelle de l’architecture, octobre 2020 - septembre 2021
  2. En référence au titre de l’œuvre de Annette Messager (1982).
  3. Revue Décor, Ecole des Arts Décoratifs, 2021 page 15
  4. Florian Gaité, Tout à danser s’épuise, Sombres torrents, 2021, page 69