Entretien.
revue noire montagne
Quel est ton parcours artistique ? Peux-tu nous parler de ton attachement à la peinture ?
Il n’y a pas eu de début. J’ai toujours fait ça, voulu faire ça. Enfant, j’ai beaucoup dessiné. Ado, j’ai pris des cours de modèle vivant, fait des stages de dessin. Puis j’ai naturellement axé mes études sur l’art (histoire de l’art, médiation culturelle, Beaux Arts). Dans ma famille, si la création était présente via le bricolage virtuose, la cuisine généreuse et une passion pour les vieux meubles et objets, il n’y avait pas d’ouverture vers « l’art en train de se faire ». Mais il y avait de vrais tableaux à la maison, de petits maîtres ariégeois. Être peintre était le seul modèle artistique que je pouvais imaginer et que je revendique pleinement aujourd’hui. Il y a, dans la peinture, une autonomie, une forme de résistance à l’accélération du monde à laquelle je suis sensible.
Comment est arrivée la figuration dans ton travail ?
À part quelques incursions malheureuses, j’ai toujours travaillé la figuration. Mais cela n’a pas été facile de l’assumer.
La peinture, et plus encore la peinture figurative, était absente des expositions et des écoles d’art. Je me sentais « à la marge ». Depuis, la peinture a amorcé un retour dans le champs de l’art contemporain, cela me réjouit. Mais c’est avant tout la ligne entre figuration et pur enjeu de peinture qui m’excite le plus.
Je suis touchée par cette histoire fondatrice de l’abstraction qui veut que Kandinsky, dans la semi-pénombre, posant les yeux sur un de ses tableaux tourné sur le côté, fut saisi par sa beauté dégagée de toute représentation. Je cherche une surprise similaire. Chaque morceau de mes toiles doit me plaire, hors représentation, de loin, de près, sur la tranche, la peinture doit être évidente. Aujourd’hui en plus de la figuration, je me frotte au récit. Des espèce de narrations furtives.
Quels sont tes thèmes de recherche ?
J’ai grandi dans un quartier de Toulouse où la campagne rencontre la ville. En bord de Garonne, le béton des digues, les briques des maisons, le fleuve changeant et la verdure luxuriante semblent négocier le partage de l’espace. Cela m’a marquée. J’ai beaucoup peint et dessiné des maisons, des abris, des traces de la présence de l’homme dans le monde. Vous remarquerez que je n’ai pas utilisé le mot « nature ». On ne peut plus, après les travaux de Phillippe Descola, penser la dichotomie nature/ culture aussi simplement. Comment habiter le monde, notre intrication avec notre environnement, c’est peut être ça le sujet de mes peintures. Je m’intéresse aux lisières, aux bordures qu’elles soit spatiales ou sociales.
Peux-tu nous expliquer ton processus de création ? Peux-tu nous décrire ta technique de peinture ?
Il est pour moi impossible de dissocier processus et technique. Je répondrai donc à vos deux questions en une. Je ne peux travailler une image qu’après en avoir éprouvé physiquement l’espace, la perception. Quand c’est possible je dessine sur place, je multiplie mes visites…
Et je prends des photos.
Je m’appuie sur ces photos que je redessine en en proposant une réinterprétation par le cadrage, la sélection d’éléments à ôter ou à rajouter, la traduction de l’espace en perspective …
Philippe Descola raconte qu’en Nouvelle Guinée, dans la culture Kalouli, les bruits de la vie, le paysage sonore (pilons, chants d’oiseaux, bruits de l’eau qui court) interfèrent, aident à construire, sous- tendent les chants quotidiens.
De la même manière, dans mes peintures, les lignes d’horizons, les troncs, branches, fils électriques, traînées de condensation des avions, ragréages de goudron intensifient le zonage, offrent de nouveaux possibles de lecture de l’image. J’aplatis, je traduis le monde.
Cela peut parfois prendre le chemin d’une transformation du réel en motif.
Dans mes derniers travaux, je commence par peindre toute une série de toiles de différents formats avec la même couleur, à l’acrylique. Chaque image de la série trouve son format et sa taille. Ensuite je place mon dessin à grands traits sur la toile grâce à un transfert ou à l’aide d’un rétroprojecteur puis je peins à l’huile en laissant des réserves (qui sont donc de la couleur des fonds). La réserve m’a toujours énormément intéressée, la contreforme aussi. Ce sont des ouvertures, des propositions, contre une lecture trop fermée de l’image.
Je peins tous les tableaux d’une série en même temps sans idée préconçue de l’agencement final. Mon grand plaisir réside dans la fabrication des couleurs. Rien n’est plus satisfaisant que de décliner un camaïeu de gris colorés. En ce qui concerne la façon de poser ces couleurs, j’aime la tension entre la tentation de l’aplat, le geste visible et le modelé..
Quel est ton rapport au réel, aussi bien dans ta peinture que dans tes reportages dessinés ?
« Ce que je n’ai pas dessiné je ne l’ai pas vu » écrivait Goethe (et sous d’autres formules de nombreux artistes ont dit la même chose).
Ce regard actif posé sur l’existant me permet d’essayer de comprendre le monde. Les reportages dessinés ne sont qu’une facette de ce besoin. Que ce soit en dessin, peinture, volume, je prélève du réel, j’extrais des formes, des matières, des couleurs… et des images émergent entre essence et lieu commun..
Comment situes-tu ton travail par rapport au champ contemporain ?
Je connais bien ce champ, et je l’aime, en tant qu’artiste qui évolue dans un réseau, un milieu, en tant que public car je me nourris d’expositions et en tant qu’enseignante (rôle qui me force à m’intéresser à des types d’arts vers lesquels je ne serais pas allée par goût). Je développe aussi des projets parallèles de dessin contemporain, de volume ou d’installation, seule ou en collaboration, où je travaille d’autres matériaux, d’autres enjeux que ceux de la peinture.
Néanmoins une partie de moi est critique vis à vis des abus de « l’art contemporain » sa sécheresse, son entre-soi, sa financiarisation, son maniérisme. La peinture représente pour moi la possibilité d’une indépendance, quasiment autarcique, hors des modes, hors du temps.
Pourtant je ne peux pas peindre sans prendre en compte tout ce savoir, cette abondance de questions autour de l’image, son contexte, sa réception… notamment autour de la mise en espace de la peinture, des procédés de monstration…
Si mes peintures peuvent exister chacune seule, ces visons fragmentaires du réel s’associent par l’accrochage. Le montage développe un rythme fait de collusion, de zoom et de recul : une promenade kaléidoscopique proposant une vision éclatée et fragmentaire du réel. Alors un climat narratif s’installe.
En tant que plasticienne, que penses-tu de la place de la femme dans l’art ?
À l’heure de la féminisation des noms de métiers, je dois avouer que, plus jeune, j’entendais le mot « peintre » comme un mot masculin, comme « Henri Matisse » par exemple. J’étais donc une femme qui voulais être peintre dans les années 90. Le féminisme était considéré comme dépassé et la peinture morte depuis un moment ( même si elle était déjà en train de renaître en fait).
Heureusement nous vivons une nouvelle vague de féminisme et aujourd’hui les lignes bougent. Néanmoins les chiffres sont là : 65 % des diplômés des écoles d’art sont des femmes. Dix ans après, seuls 5 à 10 % des diplômés vivent de leur art, dont seulement 20 % de femmes. Nous pouvons aussi reprendre les chiffres que les « Guerilla Girls » calculent et affichent sur les plus grands musées du monde « moins de 4% des artistes de la section Arts modernes sont des femmes, mais 76% des nus sont féminins ».
Il n’y a pas à en douter, il existe une discrimination de genre faite d’injustice et d’autoéviction. Il nous faut lutter sur ces deux fronts à la fois, par des actes politiques et une prise de conscience.
De façon plus générale, le statut d’artiste est extrêmement précaire et à l’heure ou je réponds à l’interview, un mouvement, « Art en grève », fédère les artistes plasticiens et auteurs autour de ces questions. Nous verrons si des changements adviennent dans le futur. Je l’espère et en tant
qu’enseignante j’essaie de sensibiliser les jeunes, filles comme garçons, qui sont à la porte du monde de l’art.
Tu es enseignante pour une classe préparatoire aux écoles d’art. Comment envisages-tu la transmission de la peinture ?
J’enseigne le dessin contemporain dans une école préparatoire au concours des écoles d’art et la peinture à la faculté d’art plastique de Toulouse.
Être artiste c’est une somme de savoir-faire et de savoir-être, avant tout une attitude de curiosité et de labeur, de passion et de technique, de nourriture et d’envie. Il y a des méthodes, des savoirs que j’essaie de transmettre.
En ce qui concerne la peinture proprement dite, je commence par les bases : les valeurs, les couleurs, la composition, l’attention au geste (comme il est difficile de faire un bel aplat !), mais la transmission me tient à coeur au-delà de la spécificité des études d’art. J’ai en face de moi des jeunes qui sont des adultes en devenir. C’est très émouvant et une énorme responsabilité que de les accompagner. Il me semble que la pensée est un matériau, au même titre que les autres, permettant de construire une œuvre et je les incite à s’intéresser aux penseurs importants d’aujourd’hui comme Felwine Sarr, Helmut Roza ou Philippe Descola, que j’ai déjà cité. Bien sûr, ce sont des penseurs que je lis, qui m’accompagnent, qui me parlent… Ce sont eux que je vais plus naturellement transmettre aux élèves. Il en va de même pour les notions plastiques. J’insiste probablement davantage sur les notions qui sont en jeu dans mon travail, comme la composition, la réserve, la surface, le fond, la forme, le motif …
Revue noire montagne, numéro 1, 2019