Déborderouge.

Paul de Sorbier

Les œuvres de Sophie Bacquié proviennent d’expériences dans l’espace et renvoient ainsi toujours à des lieux existants. Si chaque série de l’artiste semble être le théâtre de nouvelles expérimentations graphiques ou picturales, des obsessions traversent le travail de part en part.


Les toiles et les dessins reposent systématiquement sur des zones de contacts et de frictions, ou encore sur des rapports oxymoriques. Un camaïeu de couleurs — produisant du motif camouflage ou, plus génériquement, une modélisation synthétisée et simplifiée du réel — est associé à des réserves de blanc, parfois même à des éclairs de couleurs vives. De la végétation et des construits humains cherchent une place l’un par rapport à l’autre, quitte à se superposer, s’interpénétrer. Bien entendu, le « naturel » côtoie le « culturel » mais certainement pour mieux travestir les définitions par trop évidentes ; le paysage façonné par l’homme n’est-il pas que culture ?


Enfin, et cela concerne plus directement les dernières œuvres de l’artiste, les toiles sont de tailles modestes voire très petites : comme un défi au format, il s’agit pour Sophie Bacquié de comprimer les choix sur une surface réduite pour leur donner peut-être une force accrue.


Les œuvres disent quelque chose de territoires bien précis tout en comportant du silence, celui qui permet de penser et de donner la possibilité au regardeur de fabriquer du sens, par lui-même. Plus que cela, les peintures plus récentes de Sophie Bacquié revendiquent expressément la narration : sur le mur, parfaitement alignées, les toiles se touchent et invitent le regard à une sorte de travelling pour mesurer le contexte et la réalité sociale sous jacente au travail pictural. Commence même à apparaitre des figures humaines — ce qui est nouveau chez l’artiste —, une principalement : un personnage de profil, que l’on pressent en marge, habitant une auto-construction en bordure de périphérique, est (tendrement) représenté. À la fois fatigué et digne, il est comme le Prince de peu ; de ce peu que la société concède aux alternatives.


Dans ces dernières productions, une évolution est perceptible : la réserve est moins fréquente et jamais blanche ; l’intégralité de la surface de la toile semble travaillée plus en détail, comme pour « simplifier » le dispositif plastique et s’en remettre à l’essentiel, la peinture. Les propositions interrogent alors moins les modes de représentation ou de perception du réel, comme c’est plus explicitement le cas dans le travail plus ancien de l’artiste, que davantage et directement le réel lui-même, et le médium bien entendu.


Face à une toile de Sophie Bacquié, l’imaginaire lié au Road movie est peut-être convié. Ce genre cinématographique repose à la fois sur un déplacement dans l’espace et sur la confrontation d’un fantasme de nature inviolée à des signes de l’époque : le véhicule, le bitume, le bâtiment déglingué et esseulé, le poteau courbé, le réservoir rouillé … Il poursuit le geste du western, en quelque sorte, et renvoie directement à la conquête de l’ouest, à la civilisation qui entre en duel avec la nature pour certainement la délivrer de son caractère sauvage. Dans Macadam à deux voies de Monte Hellman, se mesure même la dimension existentialiste du Road movie, l’homme moderne devient un Sisyphe motorisé : quelle autre issue que de rouler après avoir roulé ? Alors, cher Regardeur de l’exposition Déborderouge, pourquoi ne pas vous arrêter puis aller revoir ce personnage du hors-champ social, quasi seul être représenté par l’artiste. Il est statique certes, il est en marge de l’autoroute que la grande majorité emprunte. Regardez à sa droite, il y a des panneaux de signalisation, nous sommes juste en dessous.

Texte à propos des œuvres présentées dans l’exposition collective Déborderouge, 2017, Maison Salvan, Labège, de Paul de Sorbier, commissaire.

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