Ce que le vert enferme.

Jérôme Carrié

Vue de l’atelier, Atelier Bordrouge, Toulouse, 2023, photo Léo Arcangeli

Dans le cadre de l’exposition Le vert est une couleur inutile, Sophie Bacquié déploie un ensemble de peintures réalisées in situ qui prennent racine dans un lieu chargé d’histoire et de mémoire : la Prison Saint-Michel, à Toulouse. Grâce au soutien de la direction des musées et des monuments de la ville, l’artiste a pu accéder à cet espace fermé depuis plusieurs années, resté en l’état depuis sa désaffectation.


Sur des toiles écrues, qui laissent affleurer une forme de neutralité presque silencieuse, Sophie Bacquié développe une série d’œuvres issues de son immersion sensible dans ces lieux abandonnés. Elle y prélève des fragments du réel (œilletons, portes, murs, détails architecturaux) qu’elle recompose dans une peinture à la fois rigoureuse et suggestive. Son travail ne se limite pas à une restitution documentaire : il s’agit plutôt d’une transposition, d’une réécriture plastique où la mémoire des lieux se mêle à une perception intime et fragmentée.


Les espaces qu’elle explore sont méconnus, invisibles au regard public, et conservent les traces brutes de leur usage passé. Cette dimension d’abandon, de suspension du temps, nourrit une atmosphère singulière où la ruine devient matière picturale. L’artiste ne cherche pas à restaurer ou à embellir : elle révèle, au contraire, les strates, les cicatrices et les tensions inscrites dans l’architecture.

Prison Saint-Michel Toulouse, 2023, série de 17 peintures, vue de l’exposition collective Le vert est une couleur inutile, 2023, La Fabrique, Toulouse

Un élément frappe particulièrement dans cette série : la présence insistante du vert. Dans un contexte carcéral, éloigné de toute nature végétale, cette couleur semble a priori déplacée. Pourtant, loin d’un usage mimétique, Sophie Bacquié en fait un vecteur de perception alternatif. Le vert devient alors une couleur mentale, presque psychique, qui infiltre les surfaces et trouble notre lecture des espaces. Il agit comme un révélateur d’ambiguïtés, entre vie et inertie, entre enfermement et ouverture.


En arpentant les méandres du panoptique, dispositif architectural fondé sur la surveillance et le contrôle, l’artiste rejoue une forme d’errance. Elle s’y perd autant qu’elle s’y retrouve, renouant avec ce qui constitue le cœur de sa démarche : un intérêt pour des récits picturaux énigmatiques, fragmentaires, où tout n’est jamais donné. Chez elle, l’image suggère plus qu’elle ne montre, laissant au regardeur la responsabilité de combler les vides, d’habiter les silences.


Le travail de Sophie Bacquié s’inscrit ainsi dans une pratique contemporaine de la peinture qui interroge à la fois les lieux, la mémoire et les mécanismes de perception. À travers cette série, elle propose moins une représentation de la prison qu’une expérience sensible de ce qu’elle contient encore : des traces, des absences, et une forme persistante d’inquiétante étrangeté.

Texte à propos de la série Prison Saint-Michel Toulouse présentée dans l’exposition collective Le vert est une couleur inutile de Jérôme Carrié, commissaire, La Fabrique, Toulouse, 2023.

Author

Jérôme Carrié is a French curator, art critic, artistic director, researcher and lecturer. Following a PhD in Fine Arts and Art Studies focusing on archaeology in contemporary art, he has become heavily involved in artistic production and dissemination.
An associate researcher at MICA at the University of Bordeaux - Montaigne, he is currently head of contemporary art projects at the Centre d’Initiatives Artistiques du Mirail, where he oversees the artistic and cultural programming of La Fabrique, the contemporary arts centre at the University of Toulouse Jean Jaurès.
He has curated numerous solo and group exhibitions featuring regional, national and international artists, including: Roman Opalka (2012), Béatrice Utrilla (2014), IGITUR (2015), Natacha Mercier (2016), Loft Story (2016), Georges Ayats (2017), Global Tekno 8 (2018), Présence Panchounette is not dead (2019), Presque rien (2019), Queer Rising (2022).