Un monde fissuré
2025
Vues de l’exposition collective Un monde fissuré
CACN, Nîmes
Commissariat Elise Girardot
En partenariat avec Documents d’artistes Occitanie
Les œuvres de Socheata Canto-Aing jouent aussi sur les faux-semblants. Avec la vidéo Mettre la main à la pâte et l’installation Festin de papier peint, on pénètre dans un lieu désaffecté. Ici, le lino rouge et poussiéreux est en lambeaux. Des enfants traversent l’image, en quête d’une trace. Les portes coincent. Le papier peint est déchiré, les ampoules nues abandonnées. Devenus apprentis archéologues, les protagonistes observent un dédale de salles dénudées, dont l’usage est à jamais révolu. Ils récoltent le papier, tentent d’en garder des parties intactes, de le préserver des grandes déchirures. La cueillette est réussie, vient alors la confection du repas de papier qui rappelle une fête cambodgienne dédiée aux ancêtres : Pchum Ben, la fête des morts et de la rédemption, une cérémonie bouddhiste emblématique. Dans cet espace incongru, la transmission s’invite sous une autre forme. Au Cambodge, les familles se rassemblent autour des mets préparés en souvenir des êtres chers. Ici, le banquet de papier rend honneur aux mémoires des murs, comme si le bâtiment était personnifié. Le festin est partagé entre des convives adultes, redevenus enfants le temps d’une dégustation imaginaire.
Socheata Canto-Aing emploie des matériaux simples, supports d’une narration poétique. Contre toute attente, les rebuts deviennent le réceptacle d’une convivialité. Avec l’installation Nostalgie de la séparation, des assiettes brisées sont disséminées au sol. L’assiette en papier (ou en porcelaine, on hésite) est un objet quasi désuet en 2025. Il se trouve ici sublimé. Ailleurs, suspendue en hauteur, une petite broderie sur toile de lin est défaite de son châssis, posée sur un tasseau de bois. Elle est légère, presque invisible, comme le fil de coton qui la sillonne : « La fleur de jasmin est une plante qui représente les liens de la famille en Asie du sud-Est, j’ai grandi avec cette plante qui poussait sur notre balcon. […] Cette toile de lin, à la carnation mate, pourrait être une peau… Le souvenir d’un corps. ».
Elise Girardot, texte extrait du livret de l’exposition.
Être fissuré signifie être affaibli, vulnérable. Cette fissure peut être causée par une perte, un échec, un traumatisme. De tels bouleversements intimes résonnent avec les bouleversements du monde globalisé. L’échec du néo-libéralisme provoque des fissures, jusqu’aux fracas. Plus littéralement, une fissure correspond à la rupture partielle d’un objet solide, parfois microscopique, généralement causée par un choc ou une contrainte excessive. Partout, les fissures s’élargissent : la démocratie s’étiole, les inégalités se creusent et la terre s’assèche encore.
L’exposition réunit cinq artistes issus de la Région Occitanie, une terre aride sujette au réchauffement climatique. À travers leurs œuvres, chacun·e, nous signale de petits échecs, des erreurs ou des incompréhensions qui pourraient sembler anodines. Par l’usage des formes de la peinture, de la sculpture, de la vidéo ou de l’installation, ils nous font voir des brisures, des objets fragmentés, retouchés, voire recousus. Face aux récits inachevés, aux histoires qui s’étiolent, nous devenons spectateurs des fissures. Il y a là des énigmes à démêler, tantôt formelles ou narratives. Les récits de Socheata Canto-Aing, Salomé Angel, Émilie Franceschin, Sam Krack et Suzy Lelièvre se répondent, peu à peu, au fil du dédale des salles du CACN.
Elise Girardot, texte de présentation de l’exposition.
© Adagp, Paris
Jasmin, 2025, broderie sur mouchoir en coton, vue de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photo Sandy Korzekwa
Jasmin, 2025, broderie sur mouchoir en coton, vue de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photo Sandy Korzekwa
Jasmin, 2025, broderie sur mouchoir en coton, photo Sandy Korzekwa
Jasmin, 2025, broderie sur mouchoir en coton, photo Sandy Korzekwa
Festin de papier peint, 2025, installation, vue de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photo Sandy Korzekwa
Festin de papier peint, 2025, installation, vue de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photo Sandy Korzekwa
Nostalgie de la séparation, 2025, installation, vues de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photos Sandy Korzekwa
S’occuper de ses oignons, 2025, performance participative, durée 30 minutes, 15 kg d’oignons, ustensiles de cuisine, CACN, Nîmes, photos Sandy Korzekwa
Festin de papier peint, 2025, installation, vues de l’exposition collective Un monde fissuré, commissariat Elise Girardot, en partenariat avec Documents d’artistes Occitanie, au CACN, Nîmes, 2025, photos Sandy Korzekwa