Composer sur les ruines.

Philippe Saulle

Éléna Salah, Les Failles, Le Pli, 2018, tirage encres pigmentaires contrecollé sur dibond, 70 x 100 cm

C’est sans doute la rencontre avec un paysage de mémoire, une œuvre puissante et initiatique qui a guidé Éléna Salah. Elle cherchait à l’époque des solutions pour creuser sa propre mémoire familiale. C’était en 2008, en arpentant l’immense Cretto d’Alberto Burri. Ce dernier avait, entre 1984 et 1989, recouvert de béton craquelé la petite ville de Gibellina, totalement détruite par un tremblement de terre. L’œuvre est saisissante. On s’y promène dans un labyrinthe aux murs hauts d’un mètre soixante sur plusieurs hectares. Éléna y retourne en 2018. Aujourd’hui, la végétation dévore le béton. Depuis ce souvenir initial, elle suit avec précaution les périmètres des lieux qui inspirent ses travaux. Elle en fait le tour, comme pour rendre hommage aux décombres. La mémoire, la ruine, l’effondrement sont ses principaux axes de recherches aux côtés de personnalités scientifiques qui la guident.

Éléna Salah, Suaires de Forêt, 2024, tirage sur papier lambda, extraction de la pellicule photographique numérique, 90 x 135 cm, vue de l’exposition collective Sourde Résistance dans le cadre du Festival international d’art contemporain Sète-Lisboa, Convento dos Capuchos, Lisbonne, Portugal

Historiens, géologues, hydrologues, naturalistes ou botanistes sont le plus souvent à ses côtés, sur le Larzac, en Italie, en Guyane ou ailleurs. C’est dans les forêts tropicales à l’ouest de Cayenne qu’Éléna Salah se penche sur les chablis. Ce sont des accidents d’arbres, généralement naturels. Parfois trop vieux, certains d’entre eux ne résistent pas aux coups de vents violents ou même au poids des lianes épiphytes. L’arbre s’effondre. Grâce à ce désastre, la lumière s’infiltre à nouveau et la vie reprend de plus belle dans les décombres. Ces ruines végétales, comme d’autres ruines sont peu à peu recouvertes et transformées. Forêts intoxiquées à l’arsenic, inondées de boues toxiques sur lesquelles elle glisse à la hauteur de l’ancienne canopée. Un peu comme quand elle marchait sur le Cretto

Éléna Salah, Les Ondes Silencieuses, 2023, installation in-situ, tirages sur verre, métal, 200 x 70 cm, 180 x 50 cm, 186 x 50 cm, vue de l’exposition collective Aux Bords des Paysages, Pégairolles-de-Buèges, commissariat Claire Schneider, détail.

Dans les grottes du Larzac, un chaos tellurique ancien, Éléna a expérimenté la photographie de chauve-souris en lumière inactinique. Les traces mémorielles que laissent les ruines s’impriment sur la pellicule photographique d’Éléna puis les tirages choisis sont eux-mêmes recouverts d’une couche de polymères presque transparents. Flaques d’images… Il arrive, ailleurs, qu’elle tire ses photographies sur béton, sur verre ou autres matériaux explicites. Elle dresse ses images, comme des stèles discrètes qui commémorent les souvenirs enfouis. Ou interdits.

Texte de Philippe Saulle publié à l’occasion du Festival international d’art contemporain Sète-Lisboa, 2024

Auteur·e

Philippe Saulle (Rodez, 1957) est commissaire d’exposition et critique. Il vit et travaille à Sète depuis 1995. Après quelques années de voyage autour du monde et de journalisme, il passe une vingtaine d’années (1984 – 2004) au sein de diverses institutions culturelles d’art contemporain de la région : Centre régional d’art Contemporain Midi-Pyrénées Toulouse-Labège ; Les Abattoirs, Toulouse ; Centre Régional d’Art Contemporain Languedoc-Roussillon, Sète, en qualité d’adjoint de direction, administrateur, commissaire d’expositions, chargé d’éditions… Il enseigne à l’Université Paul Valéry en DESS « Conservation et gestion des peintures du XXème siècle » de 1994 à 2004, puis pour le Master « Métiers de l’art » Université Toulouse Jean-Jaurès depuis 2012. Directeur de l’école des beaux-arts de Sète de 2010 à 2024, il assure aujourd’hui le commissariat d’exposition et la rédaction des textes pour le festival d’art contemporain Sète – Lisboa 2024. Il publie régulièrement des textes critiques sur l’art. Plusieurs nouvelles et textes pour la danse et le théâtre contemporains sont rassemblés dans un premier tome, Rage Cailloux, 2008, éd. Gris Bleu.