Entretien.

Laëtitia Toulout

Emmanuel Simon, diplômé de l’institut supérieur des arts de Toulouse, réalise des peintures d’espaces d’exposition vides, puis invite des artistes à intervenir sur ses oeuvres. De janvier à juin 2017, il est résident à Astérides (Marseille).


Laëtitia Toulot: tu fais de la peinture participative. Peux-tu expliquer en quoi consiste cette démarche ?

Emmanuel Simon: mon travail a évolué lors de ma résidence à Astérides, aussi, je vais commencer par t’expliquer en quoi consistait ma dernière série et comment j’en suis arrivé à ce changement. Le procédé est simple. Je réalise une peinture de l’espace vide dans lequel je suis amené à exposer puis invite un·e artiste à intervenir sur ma toile en lui laissant carte blanche. Ces invitations ont pris des formes aussi diverses que variées. Certains artistes ont utilisé l’espace de l’exposition représenté dans ma toile pour y réaliser leur propre exposition, comme une sorte de maquette plongeant le spectateur dans le doute : est-ce une ancienne exposition ? Une projection d’une exposition fantasmée ? Alors que d’autres ont utilisé ma toile pour ce qu’elle est, un support de tissu coloré, sans tenir compte de mon intervention. L’oeuvre prenait le nom de l’artiste invité·e mais j’en restais auteur. Ce qui commençait à me poser souci. Durant ma dernière résidence j’ai donc décidé de changer de principe de travail. Je me suis mis à travailler avec des groupes d’artistes que je réunissais pour une occasion, une exposition ou une ouverture d’atelier, et nous décidions ensemble de la manière dont nous allions travailler. Je n’étais plus auteur unique d’oeuvres collaboratives mais nous étions tous co-auteurs.


L.T: comment choisis-tu les artistes qui viennent intervenir dans tes oeuvres ? Est-ce que les choix sont guidés par des affinités humaines, ou davantage artistiques, des recommandations d’autrui… ?

E.S: le procédé de sélection change pratiquement à chaque fois. J’essaie de m’adapter au lieu dans lequel je suis, aux conditions. Par exemple, j’avais participé au programme Post_production. Cela comprenait une résidence de deux mois à Lieu-Commun (Toulouse) ainsi qu’une exposition au FRAC LR. J’ai décidé de choisir mes invité·es en suivant les mêmes critères de sélection auxquels nous avions été confronté·es. À savoir être diplômé·es entre 2011 et 2014 d’une des quatre écoles d’arts d’Occitanie. Je recréé ainsi mon propre programme à l’intérieur de Post_production en sélectionnant les artistes de mon choix. Il s’avère que deux de mes invité·es avaient également candidaté au programme initial. Il m’est arrivé également de léguer mon pouvoir décisionnaire à une tierce personne. C’est arrivé notamment pour ma participation au prix de peinture Novembre à Vitry. J’avais alors proposé une peinture de la galerie, vide, tout en précisant que ma seule condition d’accrochage était que celle-ci serve de toile de fond à la peinture d’un·e autre artiste de l’exposition. En effet, afin de ne pas « perturber » le travail de chaque artiste, les peintures y sont accrochées avec un mètre carré de mur blanc autour. Elles sont ainsi bien mises en valeur mais les expositions restent assez sages. La réponse à mes conditions d’accrochage fût pour le moins intéressante. Ils ont accédé à ma requête mais la toile qui a été choisie était la plus volumineuse de l’exposition et recouvrait intégralement la mienne. Ma peinture était donc invisible pour le public. Cette mise à distance vis-à-vis du choix de l’invité ne s’est pas faite tout de suite. Pour mes premières invitations, lors de la biennale de Mulhouse 015, j’ai invité trois artistes dont j’aimais les peintures (Charuwan Noprumpha, Armelle de Sainte Marie, Romain Ruiz-Pacouret).
Cet abandon de son travail est relativement difficile au début donc j’essayais de me faciliter la tâche. C’est d’ailleurs le cas avec les collaborations entreprises à Astérides. Mon travail entrant dans un nouveau paradigme, j’ai préféré débuter en choisissant des artistes dont j’imaginais que les travaux pouvaient bien fonctionner ensemble : Colombe Marcasiano avec Audrey Perzo et Romain Ruiz- Pacouret. Laure Catugier avec Sépànd Danesh. Et Charlie Aubry avec Damien Caccia.


L.T: tu peins des espaces vides, des white cubes, tellement sobres qu’ils en deviennent abstraits. Est-ce que ta peinture évolue au fil de tes interventions ?

E.S: picturalement parlant, non, ma peinture n’évolue pas vraiment. Elle a toujours été sobre et légère afin de mettre mon invité·e dans les meilleures conditions possibles. En effet, la peinture est tellement sacralisée que la plupart ont du mal à se lancer de peur de rater. Claire Colin-Collin retranscrit très bien cela dans un texte qu’elle a écrit au sujet de la toile éponyme. L’évolution a lieu ailleurs. D’une part dans ma manière de construire les images et d’autre part, dans les supports que j’utilise. Au fur et à mesure la précision pour construire ma composition augmente et je deviens plus rapide, plus précis. Cet impératif d’efficacité est inhérent à mon principe de travail : le temps entre le moment où je sais que je participe à une exposition et l’exposition elle-même est court. Particulièrement lorsque je travaille en collaboration : en une semaine tout doit être fait. Concernant les supports c’est en réponse, d’une part, à cette logique d’efficacité : désenchâsser la toile et la remonter à chaque voyage entre les ateliers prenait beaucoup de temps. Et puis je trouve que le châssis n’apportait rien hormis un surplus de sacralisation. J’ai donc fini par l’abandonner. Tout comme je suis en train d’abandonner la toile au profit de peintures murales : mes peintures étaient principalement réalisées hors contexte (dans l’atelier) pour être re-contextualisées dans l’espace d’expo. Il me semble également plus logique d’utiliser le blanc des murs de l’espace réel pour le blanc des murs de ma représentation. Désormais elles n’existent que pour le moment de l’exposition. C’est une étape supplémentaire dans la mise à distance vis-à-vis de mon travail et dans l’acceptation de la perte.


L.T: peut-on parler de « métapeinture », à la manière de Thomas Huber (par exemple) qui démultiplie et met en exergue les espaces d’exposition par le biais de ses oeuvres ?

E.S: effectivement il y a un peu de ça. Forcément lorsque l’on peint des espaces d’exposition la comparaison avec Thomas Huber est assez immédiate. Mais avec le temps ce rapport est de moins en moins évident. Aux Beaux-Arts je peignais des gens en train de peindre. Puis leurs peintures dans l’espace. Enfin, je les ai invités à peindre sur ma toile représentant un lieu d’exposition. Et désormais il m’arrive de ne pas peindre d’espace, comme avec Melody Raulin, et je ne peins plus de toile. J’essaie de sortir au fur et à mesure d’un travail uniquement pictural. Ce n’est plus de la peinture pour accueillir de la peinture. D’ailleurs je ne me sens plus peintre. Mais cela reste, pour moi, le médium le plus à propos pour traiter des questions qui m’intéressent, à savoir la place de l’auteur, de l’originalité etc. Quant à la mise en exergue des espaces d’exposition à travers ma peinture, oui, effectivement, lorsque je réalise la composition j’essaie de les mettre en avant. Mais tout ce travail peut disparaître après l’intervention de l’artiste invité·e. La peinture d’espace d’exposition est pour moi le meilleur moyen, pour le moment, pour recevoir un·e autre artiste.
D’ailleurs la base de tout ce travail est très simple : je suis dans l’atelier à l’école, je ne sais absolument pas quoi faire et la question du sujet me paralyse, alors je commence à peindre ce qu’il y a en face de moi : des espaces d’atelier/d’exposition. La question de l’originalité m’intéressant particulièrement, et n’en ayant aucune, j’ai continué à peindre ce qui se trouvait en face de moi.


L.T: ton rôle va au-delà de celui habituellement attribué à celui de l’artiste, de son point de vue omniscient sur son propre travail. Est-ce qu’on peut dire que tu remets en question ce statut de l’artiste qui a la main prise, le contrôle sur les formes que prend son art ?

E.S: le remettre en question peut-être pas, mais j’essaie de questionner cela oui en effet. Au fur et à mesure je me mets de plus en plus en retrait vis-à-vis de mon oeuvre. Mais cela prend du temps. Jusqu’ici (avant le tournant pris lors d’Astérides) je questionnais la perte picturale, ma peinture pouvait être repeinte ou modifiée par l’artiste invité·e, mais j’en restais tout de même l’auteur et l’ensemble était rattaché sous la bannière « Emmanuel Simon ». Cette recherche de la perte est dorénavant amenée sur le terrain de l’auteur. Je ne suis plus l’auteur unique de ces oeuvres collectives, je me dilue dans des collectifs, créés ou non pour l’occasion, qu’ils soient éphémères ou qu’ils durent dans le temps. C’est d’ailleurs ce qu’il se passe avec le premier collectif avec lequel j’ai travaillé à Marseille. À l’initiative d’Audrey Perzo le travail en groupe va se poursuivre et se chercher d’autres occasions d’exister. Le projet m’échappe et je me retrouve dissous dans un groupe d’artistes qui existe en dehors de notre réunion lors de ma résidence.
Pour revenir à cette histoire de contrôle, une anecdote a été assez importante pour moi. J’étais en 5ème année aux Beaux-Arts et je réalisais des copies des travaux des étudiant·es de l’atelier. La plupart étaient ravi·es et me prêtaient volontiers leurs oeuvres pour qu’elles me servent de modèle. Excepté une personne qui m’avait caché que sa peinture était évolutive et qui était extrêmement fière d’annoncer à ses professeurs, lors d’une évaluation, qu’il m’avait berné et que ma copie était de fait inexacte. Ce surplus de contrôle m’avait montré que c’était bel et bien une voie que je souhaitais approfondir et que, dès l’école, cette notion était déjà très poussée.


L.T: d’après Yves Michaud dans le livre L’artiste et les commissaires, « les commissaires se sont substitués aux artistes pour définir l’art ». Le rôle des commissaires se serait accru, au point que les oeuvres deviendraient un prétexte pour faire tourner le marché de l’art. Quel est ton point de vue sur cet argument ?

E.S: le rôle des commissaires semble s’être accru effectivement. D’ailleurs une partie de mon travail consiste à emprunter leur pouvoir décisionnaire et à réaliser des expositions dans l’exposition. Que ce soit lorsqu’un·e de mes invité·es en réalise une dans ma peinture ou lorsque j’invite un groupe d’artistes à travailler avec moi. Notre intervention se situe souvent entre l’oeuvre collaborative et l’exposition collective. Au sujet de l’oeuvre qui devient un prétexte pour faire tourner le marché de l’art personne ne peut nier que cela existe.
Cependant, le monde de l’art comprend tellement de sphères différentes que je ne pense pas que l’on puisse globaliser. Il y a trop de manières de travailler différentes pour que l’on puisse être si définitif. Je suis plutôt optimiste, ou naïf, et à mon sens la majorité des artistes et des commissaires travaillent pour des raisons plus « nobles » que l’alimentation du marché de l’art.


L.T: peux-tu parler de l’exposition à laquelle tu as participé à la Friche la Belle de Mai, dans le cadre de ta résidence Astérides ; qu’est-ce que tu y as présenté ?

E.S: pour cette exposition j’ai pu mettre en place le procédé de travail dont je te parlais tout à l’heure et présenter une œuvre réalisée à plusieurs. Assez tôt dans la résidence j’avais commencé à contacter huit artistes en vue de travailler pour cette exposition et il s’avère que la gestion logistique a été bien plus gênante que prévue. Certains artistes ne pouvaient pas car ils avaient des projets au même moment. D’autres n’ont pas pu venir pour à cause de soucis financiers, contrairement à ma précédente résidence à Lieu-Commun je n’ai pas eu suffisamment de bourse pour pouvoir les défrayer. Et finalement trois ont pu se libérer et venir travailler avec moi dans l’atelier une semaine afin de préparer une installation collective.
Avec du recul, travailler à neuf dans un laps de temps aussi court aurait été tout bonnement impossible. Nous avons donc travaillé avec Colombe Marcasiano, Audrey Perzo et Romain Ruiz-Pacouret. Romain était aux Beaux-arts avec moi et nous avions déjà réalisé une peinture ensemble ainsi que plusieurs expositions. J’avais déjà vu le travail de Colombe mais ne la connaissais pas. Quant à Audrey j’ai découvert son travail sur internet, via La Convocation, au début de ma résidence. En début de semaine nous avons essayé de réaliser des oeuvres à quatre mains, mais nous sommes vite rendu·es compte qu’en si peu de temps nous n’arriverions pas à des choses concluantes.
Nous avons donc décidé de poursuivre nos pratiques habituelles et que le collectif allait se jouer dans l’agencement de l’ensemble, la composition. Il y a évidemment eu des contaminations entre nous, que ce soit dans l’échange des matériaux, entre Colombe et Romain, ou le choix des couleurs ou des supports.


L.T: quel est le travail en amont que tu réalises avec les artistes que tu invites à agir sur les toiles : quels processus et quelles temporalités ?

E.S: pour le moment nous n’avons jamais vraiment travaillé en amont. Pour les invitations, le travail se déroulait toujours en trois étapes : prise de contact avec l’artiste / réalisation de ma peinture / intervention de sa part sur la toile.
Pour les collaborations, il y a toujours cette prise de contact.
Parfois elle est suivie d’une rencontre pour en discuter, comme avec Audrey Perzo ou Sépànd Danesh. Mais le reste se décide de manière collégiale, sur le moment.


L.T: quel est le rôle de l’atelier au sein de processus : devient-il un lieu de rencontre, de mise en collectif ?

E.S: l’atelier en lui-même n’est pas primordial dans mon travail. Je n’ai pas une pratique d’atelier et le fait de progressivement abandonner le châssis, puis la toile elle-même atteste cette idée. J’ai d’ailleurs, depuis peu, un atelier. Ce n’est que la seconde fois que cela m’arrive, hors résidence, et la première expérience avait été plutôt compliquée. Le fait de travailler sans échéances, sans moment de monstration au public, est assez difficile pour moi et je n’envisage pas de faire des collaborations pour que celles-ci ne soient pas montrées. Je pense qu’il va me servir pour effectuer des tests sur diverses envies que j’ai mais il n’est en aucun cas au coeur de ma pratique.


L.T: ta pratique a évolué suite à des interventions d’artistes que tu as invité·es et qui t’ont parfois surpris, mis en question et fait réfléchir : quelles sont les interventions qui t’ont le plus surpris ?

E.S: certaines interventions m’ont effectivement beaucoup surpris et fait cogiter.
Je pense notamment à l’intervention de Florent Masante lors l’exposition Frac à quatre (répliques). Je l’avais invité à partager mes conditions de résidence et venir une semaine à l’atelier afin de travailler par rapport à ma toile. Durant cette semaine il avait fait un masque et une rose immenses en tissus peints que l’on pensait mettre en vis-à-vis de ma toile. Quelques mois après, lors du montage de l’exposition, il essaie de lier ses éléments avec ma peinture et rien ne s’avère concluant. Il n’ose pas rentrer dedans et semble assez déstabilisé. Emmanuel Latreille, le directeur du FRAC LR, discute avec lui et essaie de le lancer. Le lendemain il m’envoie un message me disant qu’il sait quoi faire : il va découper ma toile ! Sur le coup je ne suis pas serein, j’ai beau mettre de la distance avec ma peinture, je n’avais pas encore envisagé que l’on puisse la découper et j’étais, apparemment, encore trop marqué par la sacralisation de l’oeuvre. Mais je le laisse faire et réfléchis à tout cela.
Rapidement j’en viens à adorer son intervention. Elle m’a permis d’avoir un petit déclic et d’aborder mon travail autrement.
Dans la foulée je travaille avec Lucie Vanesse et celle-ci réalise une jupe avec ma toile. Je ne sais pas si c’est l’intervention de Florent qui l’a amenée à prendre cette décision, mais ma toile s’est ainsi retrouvée à être utilisée pour une performance puis posée au sol telle une sculpture.


L.T: de futurs projets dont tu aimerais parler ?

E.S: mi-septembre je participe à une résidence à Bassillac, Summer Camp. Je vais essayer de travailler sur du volume, de la sculpture. Je suis actuellement en pleine réflexion sur tout cela, donc je ne peux pas t’en dire beaucoup plus.
Sinon l’été prochain je participe à une exposition avec Olivier Alibert et Hans Segers. Il s’agit d’une carte blanche à La Vigie qui aura lieu au Pays Où le Ciel est Toujours Bleu à Orléans.
En espérant qu’entre les deux il y ait tout un tas d’imprévus !

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Author