La Résilience des Lieux.
Céline Mélissent
Éléna Salah rassemble pour la première fois à l’occasion de ces trois expositions à Villeneuve-lez-Avignon de nombreuses pièces dont de nouvelles productions. Ce qui frappe en premier lieu, est l’extrême cohérence de son travail en dépit de sa jeunesse, mais aussi le contraste entre la légèreté, l’économie des formes et la gravité des sujets traités.
Le titre de cette exposition annonce clairement qu’il est question de poser l’événement traumatique, la tragédie, à la racine de notre expérience, et l’architecture, le monument, le lieu, comme preuve et symbole de la catastrophe.
Éléna Salah déplie ainsi son regard sur les ruines du monde. En s’interrogeant sur ses origines et sur son destin, elle travaille sur les processus de remémoration, leurs motivations et la nécessité d’une transmission.
Éléna Salah, Veduta, 2020, installation in-situ, tirages sur carton plume, 186 x 300 cm, vue de l’exposition personnelle La Résilience des Lieux, Musée Pierre-de-Luxembourg, Villeneuve-lez-Avignon, invitée par le Frac Occitanie Montpellier
Loin de la tentation romantique et de ses représentations fantasmées, l’artiste choisit un mode spécifique de présence dans son rapport à l’histoire. Ses voyages en Sicile, au Japon, en Algérie… sont des quêtes et les espaces concrets de son action, dont le statut poétique promet la transformation du chaos en art, subtil, sensible, pudique. Les paysages ne sont plus un spectacle pittoresque mais une réalité d’où peut surgir du sens. Elle les préfère vides, improductifs, qui parlent du lieu de leur disparition et renvoient les survivants à l’angoisse d’une responsabilité.
À deux reprises Éléna s’est rendue sur le site du Cretto en Sicile, dont la violence d’un tremblement de terre a rasé toute la ville de Gibellina en 1968. La première fois, elle a trouvé un paysage en ciment réalisé par Alberto Burri, brut, inachevé, abandonné et superposé à la ville ensevelie. Au trauma répond alors un choc esthétique. Le paysage monument est chargé, il s’ouvre à l’étendue, dit quelque chose de l’humanité et invite à sa traversée. Dix ans plus tard, elle sait que le labyrinthe de béton a été complété conformément au projet initial. Deux zones apparaissent distinctement, celle sous laquelle sont enfouis les restes de la cité et de ses habitants, patinée par le temps et mitée par une nature qui reprend ses droits, et l’autre, pur artefact d’un blanc immaculé et aveuglant sous ce soleil de plomb.
Éléna Salah, Les Caveaux, 2018-2020, dyptique vidéo HD, son, 36 min 05 sec, capture d’écran
Deux vidéos témoignent de la manière dont l’artiste a appréhendé cet espace et veut nous le transmettre. Les Caveaux découpe les lieux et énumère de manière méthodique les protagonistes, coupable ou innocent, propriétaire, augures, survivants, touristes. L’œuvre débute par l’image plein cadre d’un plâtre décapité, le masque tombe, le corps est vide, puis le tombeau se remplit d’images pour informer, conforter, accumuler les indices et les signes, à la manière d’une enquête visant à fixer nos mémoires. La fiction est consolatrice, elle replace dans une mémoire collective et pérennise le souvenir. Pourtant elle parle aussi du scandale de l’expérience de la mort. Le film se termine avec à nouveau l’image du gisant mutilé, cette fois mis en scène sur un des pans blancs du Cretto, comme un paradoxe et un mystère, ramenant la sculpture monumentale à une potentielle matrice d’images et de symboles.
La seconde vidéo, Le Périmètre d’une mémoire, répond au temps de la représentation pour celui de la vie. Éléna longe le périmètre du monument et filme au rythme de sa marche sans rien rendre visible. Il s’agit d’être présente et de rendre présente cette profondeur vide du paysage. En hommage aux victimes et en communion avec le lieu, elle accomplit un rituel. À chaque pas, elle gagne de la distance, celle du monde et de son espacement. L’expérience artistique est minimale, le tracé révélateur, le mouvement lent, le regard une composante du sacré. Par nature le rite provoque une rupture qui permet de sortir du quotidien, d’être touché et d’extérioriser une forme d’intimité, développant à la fois un pouvoir d’intériorité et de dépassement.
Dans cet intervalle entre passé et futur l’artiste peut faire face, rendre l’image à la liberté du geste, c’est-à-dire ni produire, ni agir mais assumer, supporter (Giorgio Agamben, Moyens sans fins). Le vécu du présent fait obstacle à la menace à venir d’effondrement. La réalité est magique. « Pour l’éternité, il n’y a pas de survivants, il n’y a que des contemporains » 1
.
En bordant le périmètre, Éléna Salah dessine un infini, elle longe la surface de la nécropole et par les vertus de l’anneau s’autorise à glisser du réel au rêve, du corps à l’incorporel. Sa série de photographies du Cretto témoigne de cette identité vacillante comme l’ensemble de ses images d’ailleurs. Elles oscillent entre éclat et dissimulation, entre ce qui est présenté comme souvenu et se présente comme oubli. Imprimées sur voilage, transférées sur plexiglas, engluées dans la résine, ou découpées, les images jouent simultanément l’apparition et l’effacement.
La représentation est pensée avec sa ruine et son opacité, que ce soit frontal comme avec les vues d’Hiroshima ou plus discret, avec les clichés de la palmeraie asséchée de Timimoun. Dans un monde devenu mémoire, les âges se superposent, les photographies livrent la topologie et le temps des lieux par strate, par projection, par transparence. Les impressions d’Éléna Salah révèlent sans ambages leur qualité de transfert et leur statut de trace. Comme les fantômes d’une vision éternelle, elles recouvrent et enfouissent le visible.
Éléna Samah, Hiroshima, 2020, installation de vingt transferts photographiques sur verre synthétique, 200 x 30 cm par panneau, vue de l’exposition personnelle La Résilience des Lieux, La Chartreuse, Villeneuve-lez-Avignon
L’enfouissement stratigraphique et l’empreinte sont également à l’œuvre dans le travail de sculpture de l’artiste, qu’elle aborde comme un médium temporel autant que matériel. Ainsi la pièce Lay to Rest (enterrer) évoque avec son titre une origine archéologique en dépit de son caractère hybride, association d’une molaire et d’une défense d’éléphant, et fabriqué, puisque le fossile est en réalité une céramique recouverte d’engobe. La sculpture se présente en objet sacré, nu et immémorial, comme un vestige à la jonction de l’homme et de l’animal, de l’imaginaire et du symbolique.
Également réalisée en céramique, La série Les Pierres est constituée de moulages de morceaux d’architectures, plus ou moins géométriques, provenant de différents cimetières visités dans le monde. À nouveau face à l’histoire universelle et à l’énigme d’une unité inconciliable, il est question de collecte, d’extraction, de disparition, d’effondrement et de tentative de reconstitution, de reconstruction, ici par fragments et par déduction. À travers la série, le geste artistique résiste et se répète comme la venue du sens de l’évènement, de la catastrophe qu’elle soit naturelle ou d’origine humaine.
La logique de la sculpture d’Éléna Salah reste inséparable de celle du monument et de ses valeurs commémoratives. L’acte de transmission, de mémoire, prend toute sa dimension dans une œuvre récente qui s’intitule Le Symptôme du sarcophage et se compose de trois fontaines. Entre enfouissement et écoulement, chacune fait référence à un mémorial existant et en reprend l’enveloppe, celui du Cretto donc, non reconnu, celui de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales, l’officiel, et celui de Tchernobyl en Ukraine, érigé malgré lui. Dans cette installation, le volume vide des sarcophages retournés, expression de la perte à l’œuvre et de l’image impossible à voir, devient le réceptacle de l’eau qui coule en continu, comme autant de larmes purificatrices, évoquant aussi bien la mort que la vie, la destruction que le renouveau. Le précieux liquide s’écoule de petites constructions en céramique qui misent sur le syncrétisme des formes, en combinant des éléments d’architecture issus d’édifices religieux des trois pays cités. Dans un équilibre parfait qui s’appuie sur la ligne d’eau, l’esthétique du symptôme s’incarne ici en une évocation créatrice et un corps testament, pour partager cette vérité mortelle, ce fond de catastrophe qui menace toute vie, et permettre ainsi de faire l’expérience de la communauté.
Éléna Salah, Les Souffles, 2020, installation in-situ, sol vinyle, textes transférés, photographies sous résine, dimensions variables
En murmure, viendra la parole des témoins. Ailleurs dans une chapelle, à l’instar d’un ex-voto recouvrant le sol, Les Souffles rassembleront des textes et des images, témoignages de personnes ayant vécu le chaos, séisme, éruption, inondation, tsunami… Parler pour dire l’incommunicable, rassembler les vécus pour communiquer une idée de l’histoire comme destin commun, au-delà de l’espace et du temps, prendre conscience d’appartenir à l’humanité et s’apaiser.
À chaque pas l’horizon se déplace et le présent ouvre à l’imprévisible.