L’image et sa matérialité 
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Anne Devailly

Éléna Salah, Déraciné, 2023, tirages sur tissus drapeaux, 300 x 500 cm et dimensions variables, vue de l’exposition personnelle Confluents Névralgiques, Faculté d’Éducation de Montpellier, en partenariat avec le Mo.Co, 2023

Éléna Salah s’intéresse aux sites qui ont été bouleversés par un cataclysme : sécheresse, incendie, éruption, etc. Non pour la catastrophe elle-même mais pour “l’après” : comment la mémoire sélectionne ce qu’elle garde. Et pour cela, elle utilise la photographie dans toutes ses possibilités. 
Éléna Salah a travaillé en Sicile, en Algérie, au Japon, en Guyane. Des endroits très différents mais qui ont tous un point commun : ils ont été meurtris par un événement à un moment ou un autre. Tremblement de terre en Sicile, effondrement de la forêt en Guyane (quand un arbre asphyxié tombe et crée une trouée dans la forêt qui permet une recomposition du paysage), sécheresse et chaleur dans le désert algérien, sont des ”traumatismes paysagers”. 
De tous ces traumatismes, ce qui retient son attention, c’est l’après : la régénération, la sélection de la mémoire en fonction (ou pas) de la nécessité d’une transmission. 
Le sujet est profond, grave, mais l’artiste va essayer de le traiter par une économie de moyens qui fait contrepoint. 
Il ne s’agit pas ici de poétiser les ruines comme ce fut la mode au XVIIIe avec Hubert Robert notamment. Ici, l’artiste reste au plus près du réel, en quête de traces qu’elle pourra ensuite travailler, analyser dans son atelier. 
Et pour cela, elle se rend sur place et scrute le paysage ou les ruines. De manière simple, souvent en plan large, sans accentuer la lumière ou renforcer les contrastes. “Je prends mes photos dans le paysage et fais très peu de retouche”. Ce travail peut parfois se faire sur un temps assez long.

Éléna Salah, Défaillances, 2020, tirages sur verre synthétique, 40 x 60 cm chacun, vue de l’exposition personnelle La Résilience des Lieux, La Chartreuse, Villeneuve-lez-Avignon, invitée par le Frac Occitanie Montpellier, commissariat Céline Mélissent, détail.

Pour repérer les impacts dans le temps du séisme dans la ville de Gibellina en Sicile, Éléna Salah a décidé de s’y rendre tous les dix ans : “J’y étais en 2008, j’y suis retournée en 2018 et je projette de m’y rendre en 2028”. 
 
Avec ses photos, l’artiste va travailler plus en profondeur dans son atelier. “Dès les Beaux-Arts, je me suis intéressée à l’image photographique et la façon de l’emmener plus loin. Ce qui m’intéresse, c’est sa matérialité. J’aime l’imprimer sur verre, la graver sur ciment ou trouver des méthodes pour qu’elle prenne d’autres dimensions que la seule représentation d’un espace figé sur le papier.” 
Éléna fait un important travail en imaginant les supports et les installations, en réfléchissant aux techniques d’impression. 
Ce qui transforme de facto chaque photo en une œuvre unique qui prend une dimension plastique : “Je cherche parfois les effets de transparence si cela s’avère pertinent. J’utilise alors une technique assez complexe, issue du transfert : à partir du tirage numérique, j’extraie la pellicule d’impression et je recouvre ce très fragile élément d’amidon. J’essaie de garder l’essence de la photographie dans une autre matérialité”. 


Éléna Salah, Herbier, 2022, série, tirages transférés sous résine et incrustés dans du ciment, 20 x 12 x 2 cm chacun

Pour rendre compte des traumatismes paysagers en Guyane, elle a pris en photo ces arbres asphyxiés par les lianes qui meurent et qui finissent par s’effondrer, ouvrant la forêt à la lumière : “J’ai fragmenté la photo et je l’ai imprimée sur plusieurs laies de tissus”. Le fait de fragmenter, de suspendre les laies sur un fil à travers la pièce, contribue à rendre compte de cette notion de “traumatisme paysager”: comme l’arbre et la forêt, l’image est construite et déconstruite. 
 
Finalement, l’artiste fait ainsi un retour aux origines de la photo : “La photographie, est une empreinte par la lumière”.  

Texte d’Anne Devailly publié dans Artistes Sète, éditions Vox Populi, 2025