Bon Vent.
Guillaume Mansart
L’œuvre de Rodolphe Huguet, depuis plus de vingt ans, semble guidée par l’incessante nécessité de s’ouvrir à de nouveaux horizons. À l’autre bout du monde ou à côté de chez lui, l’artiste est attentif aux communautés humaines qui l’entourent. Bronziers, tanneurs, tisserands, vanniers, mineurs… il s’engage dans le travail à côté d’ouvriers et d’artisans afin de comprendre les règles qui régissent leur pratique autant que leur vie. Rodolphe Huguet dévoie les savoirs, il les met à l’épreuve. Au travers de gestes simples, souvent empreints d’humour, et en pleine conscience de son époque, il construit une œuvre dans laquelle l’expérience formelle recèle le politique. Sa production protéiforme reflète la multitude des chemins qu’il a empruntés avec tel ou tel, pourtant chacune de ses sculptures se fait l’écho de sa sensibilité à l’égarement du monde.
Rodolphe Huguet, Warchitectures, 2017 - 2018, sculptures, tuiles cuites, photo Jean-Christophe Lett
Invité au Frac en 2017 dans le cadre d’une résidence croisée avec le Frac Franche-Comté, il entame à Marseille un travail de recherche avec la tuilerie Monier. Son projet tient d’abord dans la compréhension du fonctionnement de l’entreprise, le règlement, les codes, les usages… Rodolphe Huguet arpente inlassablement la chaîne de production, dialogue avec les ouvriers, s’adapte à leur rythme et à leurs outils de travail avant de s’aventurer dans de nombreuses expérimentations. Celles-ci permettent la réalisation d’un imposant ensemble de sculptures dont l’élément central, malmené, plié, troué, moulé, malaxé, est la tuile. Parce qu’il convoque des notions de protection, d’abri, d’architecture, l’artiste choisit de travailler avec l’objet lui-même plus qu’avec sa matière première. Il fait d’une tuile une sculpture. L’ensemble des propositions qu’il présente invalide la nature protectrice de l’objet. Ici, à l’image de tout ce qui pouvait faire abri dans la société, la tuile est transpercée, échouée, gisante. À la sécurité ou la pérennité s’opposent l’instabilité, la mobilité, les migrations.
Rodolphe Huguet, Bon vent, 2018, tuiles pliées, terre cuite brute et engobée, cailloux, parpaings, fragment de blokos, dimensions variables, détails, photo Jean-Christophe Lett
Dans le bassin du Frac, un ensemble de barques réalisées par simple pliage est disséminé, il compose un paysage de naufrage évocateur. Plus loin, des maisons-valises, dépouillées de toutes fioritures, comme construites dans l’urgence avec des tuiles trouées, s’alignent sur la terrasse. Un bloc après l’autre elles semblent figurer une précarité qui s’organise. Enfin, l’installation qui habite le plateau expérimental impose une présence. Des dizaines de masques, tuiles détournées, criblées d’impacts de balles, sont réunies, elles pourraient à elles seules porter la souffrance d’une humanité entière.
L’exposition de Rodolphe Huguet, déborde, court-circuite, elle se répand, contamine les territoires laissés vacants. À partir de la manipulation d’un unique matériau nu, l’artiste livre son regard sur les dérèglements d’un monde dont la toiture a été définitivement éventrée.